Place du Pont-Neuf, Paris 1er
Au cœur de l'Île de la Cité, où le Pont-Neuf, véritable épine dorsale urbaine, enjambe la Seine, s'érige la figure équestre d'Henri IV. Ce n'est pas tant un monument qu'une sédimentation historique, un palimpseste de la mémoire royale et républicaine, dont la matérialité actuelle, en bronze patiné, ne trahit qu'imparfaitement les strates narratives. Sa position, axiale, sert de pivot à l'urbanisme qu'Henri IV lui-même initia avec la Place Dauphine et la rue éponyme, marquant une volonté d'ordonnancement qui tranche avec le tissu médiéval environnant. C'est une œuvre qui se déploie dans le plein et le vide, où la masse sculptée du cavalier s'affirme contre l'horizon parisien, non sans une certaine grandiloquence mesurée. Le métal sombre, fondu, capte la lumière changeante de la Seine, offrant un contraste avec le ciel souvent gris de la capitale. La facture de François-Frédéric Lemot, datant de 1818, révèle une intention classicisante, Henri IV en armure et couronné de laurier, tenant un sceptre à fleurs de lys. Une singulière divergence est à noter : tandis que le monarque toise le quai des Orfèvres, son cheval semble porter son regard vers le quai de l'Horloge, un détail qui, sans être un désaccord, introduit une subtile tension dans la composition. Le socle, élément architectural à part entière, est le véritable livre ouvert de cette histoire tumultueuse. Les bas-reliefs et les inscriptions latines, plus qu'un simple ornement, sont des manifestes. L'avant proclame la restitution de la statue après les « troubles » révolutionnaires, sous le règne restauré de Louis XVIII, financée par une souscription citoyenne – un acte de réconciliation politique forcé par la monarchie revenue. L'arrière, quant à lui, reprend les mentions originelles, datant de 1635, soulignant l'achèvement par Louis XIII et l'implication de Richelieu, escamotant habilement le rôle de Marie de Médicis, initiatrice du projet. C'est une démonstration du pouvoir du récit officiel, constamment réécrit et adapté aux exigences du temps. Il faut se rappeler que l'édifice actuel est la troisième incarnation. La première, commandée par Marie de Médicis et inaugurée en 1614, œuvre collaborative de Jean Bologne et Pietro Tacca pour le cheval, puis de Pierre de Francqueville et Francesco Bordoni pour les quatre esclaves, des figures maniéristes énigmatiques tantôt interprétées comme les continents, tantôt les tempéraments. Le cheval originel, parti de Florence, faillit disparaître en mer, renfloué à grand-peine, une épopée avant même d'arriver à Paris. Cette première version fut impitoyablement abattue le 12 août 1792, ses fragments dispersés, certains gisant dans la Seine, avant d'être pieusement recueillis pour le musée Carnavalet, tandis que les captifs furent relégués au Louvre. Une seconde statue, provisoire, issue d'un moulage d'un cheval du Quadrige de Brandebourg, fut érigée en 1814 pour le retour de Louis XVIII, une pièce éphémère à la symbolique hâtive. La version de Lemot, inaugurée en 1818, se fit d'ailleurs sous la contrainte d'un modèle pour le roi, le comte de Vaublanc, ministre de l'Intérieur, estimant lui ressembler, preuve que l'ego ministériel pouvait infléchir la statuaire royale. On y a scellé, dans le ventre du cheval, des documents et ouvrages, une sorte de capsule temporelle destinée à la postérité. L'anecdote veut que ce soit à ses pieds qu'aurait été prise l'une des premières photographies d'êtres humains, un daguerréotype de Daguerre et Fordos, où l'on distingue deux figures allongées, comme figées par l'éternité du bronze, mais immortalisées par un art naissant. Ce monument n'est donc pas une simple effigie ; c'est une superposition de mémoires, un témoignage éloquent de la versatilité de la gloire et des caprices de l'histoire, un objet d'étude plus qu'un sujet d'admiration béate.