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Couvent de la Madeleine de Traisnel

Couvent de la Madeleine de Traisnel

100 rue de Charonne, Paris 11e

L'Envolée de l'Architecte

Le Couvent de la Madeleine de Traisnel, au 100, rue de Charonne, ne subsiste aujourd'hui que par bribes, offrant un témoignage éloquent de la fragmentation urbaine et historique. Ce qui fut un ensemble conventuel significatif du XVIIe siècle, remanié avec la touche plus discrète mais non moins certaine de Jean-Sylvain Cartaud au XVIIIe – un architecte dont la formation auprès des Mansart l'avait ancré dans une esthétique classique sobre et fonctionnelle, fort prisée pour les édifices privés et monastiques de l'époque – est désormais un palimpseste architectural. Seuls trois corps de bâtiment autour de la première cour et leurs fondations, ainsi qu'une nef de chapelle curieusement sectionnée en deux plans et un escalier à balustres de bois, ont été jugés dignes d'une inscription aux monuments historiques. Un sort, somme toute, symptomatique des institutions religieuses parisiennes après la Révolution, souvent réduites à des vestiges enchâssés dans des structures industrielles, comme ce fut le cas ici. L'histoire de la communauté elle-même est une chronique de déplacements, fuyant les affres des guerres de Religion pour trouver refuge à Melun, puis à Paris en 1652, acquérant un vaste terrain dans le faubourg Saint-Antoine. Anne d'Autriche, en posant la première pierre de la chapelle en 1664, conférait une légitimité royale à cette entreprise, ouvrant la voie à des bienfaiteurs éclairés, ou du moins influents. Marc-René d'Argenson, lieutenant général de police et garde des sceaux, en fut l'un des plus généreux, finançant de nouvelles constructions et l'embellissement de la chapelle, où son cœur fut d'ailleurs déposé, en un geste de piété posthume assez courant à l'époque. C'est précisément la figure d'Argenson qui nous révèle l'une des facettes les moins édifiantes du lieu. Si le couvent accueillit Adélaïde d'Orléans et sa mère Françoise-Marie de Bourbon pour des retraites mondaines, et où leurs corps reposeraient encore dans quelque cave oubliée, loin des fastes de la Cour, c'est aussi ce même d'Argenson qui, selon Alexandre Dumas dans *Le Chevalier d'Harmental*, se fit aménager une maison mitoyenne avec une porte dérobée. Cette discrète entrée lui permettait de fréquenter les lieux à sa guise, nourrissant ainsi une réputation sulfureuse de débauche dissimulée sous le voile de la piété. Le couvent, à l'instar d'autres établissements opulents, ne semblait pas toujours s'en tenir aux stricts préceptes monastiques, les religieuses allant même jusqu'à ouvrir un commerce d'eau de toilette à la lavande au début du XVIIIe siècle, preuve d'un pragmatisme économique qui tranche avec l'image austère attendue. La Révolution sonna le glas de cette dualité. Confisqué comme bien national en 1790, ses 16 153 m² furent vendus et rapidement transformés en filature et ateliers de tissage, une désacralisation radicale typique du XIXe siècle industriel. Les jardins, qui s'étendaient autrefois jusqu'à la rue des Boulets, furent morcelés pour laisser place à un nouveau réseau viaire, traçant les rues Jules-Vallès, Chanzy, Bouvier et Titon. Le plein monastique, avec ses cloîtres et ses parterres, céda la place au vide urbain, puis au plein bâti plus prosaïque. En 1871, durant la Commune, le couvent désaffecté servit même de siège au "Club Révolutionnaire", ultime avatar d'une longue série de reconfigurations, où le sacré fut remplacé par le politique, avant de s'effacer presque entièrement derrière les parois de l'industrie et, in fine, de la littérature, comme en témoigne la présence du jeune Jean-Baptiste Grenouille de Patrick Süskind dans son voisinage olfactif. Le Couvent de la Madeleine de Traisnel offre ainsi un témoignage saisissant des métamorphoses urbaines, de la piété à la manufacture, de la retraite spirituelle à la débauche supposée, le tout sous le regard, tantôt bienveillant, tantôt critique, de l'Histoire.