38-40 rue de Montpensier 21 rue de Beaujolais, Paris 1er
L'édifice du Théâtre du Palais-Royal, niché avec une certaine discrétion au 38, rue de Montpensier, non loin des jardins éponymes, ne se présente pas d'emblée comme un manifeste architectural éclatant. Il s'agit moins d'une architecture monolithique que d'un palimpseste urbain, une succession de strates, de destructions et de renaissances, témoignant de la nature fluctuante du spectacle et des impératifs économiques et sociaux de Paris. Son classement au titre des monuments historiques, d'abord pour l'extérieur en 1930 puis pour l'ensemble en 1993, n'est que la reconnaissance tardive d'une histoire complexe et mouvementée. L'aventure débute sous Richelieu en 1637, une entreprise de contrôle culturel visant à éroder le monopole de l'Hôtel de Bourgogne. Inauguré en 1641, il fut le théâtre des premières gloires de Molière avant de devenir, sous l'égide de Lully, le berceau de l'opéra français et de l'Académie royale de musique. Les dispositifs scéniques, mis au point par Giacomo Torelli puis Carlo Vigarani, étaient alors des prouesses techniques, véritables machineries baroques capables de mouvoir des décors colossaux. Cette première salle, témoin des fastes de Rameau avec 'Les Indes galantes', connut un sort funeste, consumée par les flammes à deux reprises, en 1763 puis en 1781 – une fin prévisible pour bien des scènes de l'époque, souvent construites de bois et éclairées à la bougie. Le duc d'Orléans, futur Philippe-Égalité, opportuniste éclairé, saisit alors l'occasion de réaménager le Palais-Royal par Victor Louis. Le théâtre, autrefois glorieux, fut relégué dans une salle modeste destinée aux marionnettes d'un certain Lomel. Cette dépréciation initiale, d'une Académie Royale à un castelet, est révélatrice des orientations pragmatiques du Prince qui privilégiait alors la spéculation immobilière et la création de galeries marchandes lucratives. C'est dans ce contexte que Marguerite Brunet, dite Mademoiselle Montansier, une figure d'une trempe redoutable, rachète la salle en 1787. Entrepreneuriale et visionnaire, elle y mène de gros travaux et y installe ses Variétés, bravant la Terreur et les humeurs révolutionnaires, avant d'être contrainte, en 1806, par le zèle régulateur de Joseph Fouché et la jalousie des Comédiens-Français voisins, de déménager sa troupe. Le théâtre sombre alors dans une période d'oubli, de déchéance commerciale, devenant un simple café aux attractions vulgaires. Sa véritable renaissance advient en 1830, sous l'impulsion de Joseph-Jean Contat-Desfontaines dit 'Dormeuil'. L'architecte Louis Regnier de Guerchy est chargé de reconstruire entièrement le lieu. On lui doit notamment l'encorbellement audacieux surplombant la rue de Montpensier, une solution ingénieuse à l'exiguïté du site, permettant de gagner un volume précieux tout en offrant une saillie distinctive sur l'alignement de la rue. C'est ici que le vaudeville, l'opérette, et le théâtre léger connaîtront leur âge d'or, révélant des talents comme Labiche, Sardou, et le trio Offenbach, Meilhac, Halévy. L'impact culturel de cette période est indéniable, façonnant une certaine image de l'esprit parisien. La transformation la plus significative pour l'enveloppe architecturale intervient en 1880, sous la direction de Paul Sédille. Si l'intérieur est repensé dans une opulence néo-Louis XV, avec des dorures foisonnantes et des sculptures de Dalou – un clin d'œil à une grandeur passée et un goût pour l'ornementation académique – c'est à l'extérieur que Sédille réalise son geste le plus audacieux. Pour des raisons de sécurité, probablement dictées par les contingences réglementaires de l'époque, il conçoit un escalier de secours. Loin de le dissimuler, il l'expose en façade sous forme de passerelles métalliques revêtues de mosaïques. Cette structure métallique apparente, d'une modernité certaine pour l'époque, contraste avec l'esthétique historiciste de l'ensemble, mais surtout, elle transforme une nécessité fonctionnelle en une expression architecturale singulière. Sédille ne cache pas l'utilitaire, il l'habille, le rend visible, presque décoratif, instaurant un dialogue subtil entre l'ingénierie contemporaine et l'art décoratif. Le Théâtre du Palais-Royal demeure ainsi un apologue de l'adaptabilité parisienne, un lieu où les caprices du pouvoir, les opportunités financières, les nécessités techniques et les évolutions du goût se sont inscrits dans la pierre et le fer, modelant une silhouette à la fois discrète et étonnamment riche d'enseignements sur l'évolution de l'architecture théâtrale et de la culture populaire.