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Hôtel de Salm(actuelPalais de la Légion d'honneur)

Hôtel de Salm(actuelPalais de la Légion d'honneur)

64 rue de Lille 1 rue de Solférino 2 rue de Bellechasse quai Anatole-France, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

Il est des édifices dont la fortune, au gré des régimes, se révèle des plus singulières. L'Hôtel de Salm, actuel Palais de la Légion d'honneur, s'offre à l'observateur non sans une certaine ironie du destin. Érigé sur la rive gauche, face à la Seine, son emplacement témoigne d'une ambition certaine, celle de son commanditaire, le prince Frédéric III de Salm-Kyrbourg, qui, dans les dernières décennies du XVIIIe siècle, souhaitait une résidence qui, pour une fois, ne serait pas étriquée. C'est à Pierre Rousseau qu'incomba la tâche de matérialiser cette vision, dans un style qui se voulait, à l'époque, d'une modernité empreinte d'antique, conciliant l'héritage de Blondel et les aspirations nouvelles. Les maçonneries en pierre de Saint-Leu et de Conflans-Sainte-Honorine furent les premières assises de ce projet colossal. L'architecture de Rousseau dénote une volonté de s'affranchir de certaines conventions tout en s'y référant avec discernement. Si le plan s'inscrit dans la tradition de l'hôtel « entre cour et jardin », la façade sur le fleuve, avec son salon en rotonde en saillie, rompt avec l'idée d'une simple « façade arrière ». Elle se tourne délibérément vers le paysage fluvial, exploitant la vue sur les Tuileries, transformant ainsi le quotidien en spectacle, une audace pour l'époque. Le corps de logis, articulé en trois parties distinctes, loin de la simplicité rectangulaire usuelle, permettait une aération de l'ensemble et une hiérarchisation subtile des volumes. Le soubassement, qui formait un podium masqué aujourd'hui par l'exhaussement du quai, conférait une majesté supplémentaire, tandis que le jardin suspendu offrait un cadre agreste inattendu en pleine ville, un trait que l'on retrouvait alors chez des Brongniart ou des Ledoux. Les ordres dorique pour la cour et corinthien pour le frontispice principal créent une progression calculée vers la magnificence. Cependant, la grandeur promise fut tempérée par les contingences financières, qui mirent à rude épreuve la patience de tous. La construction, sous la houlette de Rousseau, fut un feuilleton de rebondissements. Deux entrepreneurs se succédèrent, Thévenin puis Delécluze, confrontés aux atermoiements d'un prince dont la fortune, bien que considérable, fut dilapidée en de vaines entreprises, tel ce canal de Provins dont il fut question. Les travaux s'échelonnèrent sur une décennie, ponctués d'arrêts, de reprises, de litiges, de crues de la Seine, de modifications de plans, et de réclamations d'artisans dont les mémoires restaient impayés. L'édifice fut parachevé, dit-on, juste avant que le prince n'aille à l'échafaud sous la Terreur, victime d'un destin qui ne manque pas d'une certaine ironie. Confisqué comme bien national, l'hôtel connut ensuite une existence agitée, reflet des mœurs d'un Directoire exubérant. L'on y vit le sieur Leuthereau, ce « marquis de Beauregard » d'opérette, escroc de haut vol, y donner des fêtes somptueuses, dispersant le mobilier princier avec une légèreté coupable. Le Club de Salm y tint ses assises, opposé au Club de Clichy, avant de céder la place au plus éphémère Club du Manège, puis au Bal du Zéphyr, dont les mœurs licencieuses furent vite réprimées par l'autorité publique. C'est aussi depuis l'une de ses fenêtres que le jeune Junot, dit-on, contempla le passage des cendres de Turenne. Autant de scènes qui, certes pittoresques, n'épargnèrent pas l'édifice, que l'explosion de la poudrerie de Grenelle acheva de malmener, le laissant dans un état de décrépitude avancé. Ce fut Lacépède, grand chancelier de la jeune Légion d'honneur, qui, en 1804, choisit d'acquérir cet hôtel décati pour un prix modique. Une décision qui, selon les observateurs de l'époque, relevait de l'audace, sinon du pari, tant les réparations semblaient colossales. L'état des lieux, dressé par l'architecte Antoine-François Peyre, ne manquait pas de lucidité dans son constat de délabrement. Il n'est pas improbable que l'influence de Joséphine et Hortense de Beauharnais, liées aux Salm par les tragédies de la Terreur, ait pesé dans cette acquisition, témoignage d'une solidarité discrète. Le passage d'une résidence princière à une administration impériale nécessita des aménagements pragmatiques. Si les grands salons furent réservés aux réceptions, le reste du bâtiment fut réorganisé pour les bureaux d'une institution naissante. Mais le véritable choc fut celui de 1871, lorsque la Commune incendia le palais. Sa reconstruction, fruit d'une souscription nationale, fut confiée à François Athanase Mortier, qui, tout en respectant l'enveloppe extérieure – à l'exception notable d'une coupole plus affirmée que dans le dessin originel –, réinventa les intérieurs, confiant la décoration à des artistes emblématiques de l'art officiel de la Troisième République, tel Jean-Paul Laurens. Ainsi, les peintures de Maillot ou Sirouy, célébrant les figures tutélaires de la France, les Arts et les Sciences, vinrent habiter des espaces autrefois princiers, leur conférant une nouvelle solennité, celle de la République et de ses valeurs. Ce palais, nonobstant ses vicissitudes, ne laissa pas indifférent ses contemporains. Thomas Jefferson, ambassadeur américain, y vit une source d'inspiration pour le « péristyle » de la Maison-Blanche, une filiation architecturale qui, pour le moins, flatte le prestige de l'original. Sa grandeur fut également répliquée, avec plus ou moins de bonheur, dans le château Porgès ou le California Palace of the Legion of Honor, attestant d'une postérité inattendue. L'Hôtel de Salm demeure, en somme, un cas d'étude fascinant, où l'élégance néoclassique fut sans cesse confrontée aux dures réalités de l'histoire, des finances et des incendies, pour renaître, chaque fois, sous une nouvelle égide, jamais tout à fait le même, jamais tout à fait un autre.