55-57 quai de la Tournelle, Paris 5e
Le numéro 55-57 du quai de la Tournelle, désigné sous l'appellation d'Hôtel de Nesmond, ne livre qu'une partie de son histoire au premier coup d'œil. Cette parcelle, lotie depuis le XIIIe siècle, porte en effet les stigmates d'une stratification édilitaire caractéristique du Paris ancien. Sa renommée, plutôt qu'une fulgurance architecturale originelle, procède d'une intervention majeure au XVIIe siècle et d'une anecdote révélatrice des mœurs de l'époque. C'est en 1643 que François-Théodore de Nesmond, alors président au Parlement de Paris, entreprit de réaménager entièrement cette demeure, lui conférant l'ordonnance classique qui en signa l'aspect principal et durable. Une telle démarche, à l'apogée du règne de Louis XIII et à l'aube de la régence, s'inscrivait dans une quête de dignité et de respectabilité, se traduisant par des façades de pierre taillée, dont la solennité devait affirmer le statut de son propriétaire. L'ambition était de transfigurer une substance bâtie potentiellement hétéroclite en un ensemble cohérent, répondant aux canons d'un classicisme naissant, où la symétrie et la régularité prévalaient. Il s'agissait moins de rupture radicale que d'une greffe habile, d'une réinterprétation fonctionnelle et esthétique de l'existant. L'anecdote rapportée par Saint-Simon, concernant la bru de Monsieur de Nesmond, est des plus instructives. En 1696, cette dernière, fille de la redoutable Madame de Miramion, eut l'audace, par pure vanité dit-on, de faire graver son nom sur le fronton de la porte cochère. Un geste d'une audace singulière, car le privilège d'user du titre d'« hôtel » était jalousement gardé par la haute aristocratie. Cette initiative, perçue alors comme une transgression des codes tacites, lança pourtant une mode durable dans l'aristocratie parisienne, révélant une mutation des mentalités vers une affirmation plus ostentatoire de l'individu et de sa propriété. L'architecture, dans ce cas, devenait le support d'un manifeste social. L'examen des parties moins exposées, telles que celles donnant sur la rue des Bernardins, confirme la nature composite de l'édifice. On y découvre des bâtiments des XVIe et XVIIe siècles, agrémentés d'une galerie de passage, étroite et au plafond bas. Ce contraste entre la grandiloquence de la façade principale, inscrite aux monuments historiques, et la pragmatique modestie des passages utilitaires, souligne la dialectique inhérente à l'architecture parisienne : celle qui juxtapose la façade de représentation, souvent en pierre noble, au corps de bâti plus ancien, plus fonctionnel, en des matériaux plus modestes. L'Hôtel de Nesmond illustre ainsi cette capacité du tissu urbain à absorber et à transformer, plutôt qu'à effacer systématiquement. Après les fastes parlementaires, la demeure connut des destinées plus prosaïques : résidence d'un maître de danse au XVIIIe siècle, puis siège d'une distillerie d'absinthe au XIXe, avant que sa porte d'entrée, ses façades et ses toitures ne soient finalement inscrites, avec une certaine circonspection, au titre des monuments historiques en 1962. Une trajectoire révélatrice des fortunes volages et de la désuétude qui guette parfois les plus nobles ouvrages.