44 avenue de Flandre, Paris 19e
Il est des monuments dont l'existence même relève de la discrétion, voire d'une forme d'invisibilité consentie. Le cimetière des Juifs portugais, niché avec une modestie presque déroutante au 44 de l'avenue de Flandre, à Paris, en est une illustration éloquente. Ce n'est pas une architecture qui s'impose par sa monumentalité ou son geste formel, mais par sa condition d'enclave, de fragment d'histoire soustrait au regard public, désormais cerné par les constructions du XIXe siècle et relégué à la pénombre d'une cour d'immeuble. Son inaccessibilité, sauf autorisation du Consistoire, achève de le constituer en sanctuaire privé, presque oublié de la topographie urbaine. Ce petit terrain de 424 mètres carrés, qui abrite 28 sépultures, n'est pas tant un espace conçu qu'un lieu arraché à l'indignité. Sa genèse, à la fin du XVIIIe siècle, est révélatrice des conditions précaires dans lesquelles les communautés juives devaient assurer le respect de leurs défunts. Avant l'intervention de Jacob Rodrigue Pereire, cette enceinte sépulcrale était un jardin d'auberge, puis une parcelle contiguë à la demeure d'un équarrisseur, où, nous dit l'histoire, l'on n'hésitait pas à mélanger les dépouilles humaines à celles des bêtes. Une situation d'une trivialité macabre, certes, mais qui illustre la nécessité impérieuse de garantir une sépulture digne. Pereire, figure étonnante, plus connu comme pionnier de l'éducation des sourds-muets que comme aménageur funéraire, acquit le terrain en 1780. L'autorisation du lieutenant de police Lenoir, promptement obtenue, souligne l'urgence et la gravité de la situation. L'« architecture » de ce lieu est celle de la stèle, de l'épitaphe. L'absence de mausolées imposants, la simplicité des dalles, souvent gravées de dates simultanément selon le calendrier républicain et hébraïque, traduisent une intégration sociale et une fierté d'époque, dans le sillage des Lumières et de l'affirmation républicaine. L'inscription de Samuel Fernandès Patto, exhortant l'âme immortelle à « vivre libre ou suivr[e] comme un bon républicain », en est une illustration vibrante, un écho inattendu de l'esprit révolutionnaire dans l'économie d'un espace funéraire. Celles de Salomon Perpignan, notable d'Avignon, louent non seulement sa foi mais aussi son rôle civique en tant que « Sindic des Juifs » et fondateur d'une école royale de dessin, attestant de la double appartenance culturelle de cette communauté. Ce cimetière eut une existence opérationnelle relativement brève, fermant ses portes dès 1810 avec l'ouverture d'une section israélite au Père-Lachaise, symbolisant une progressive intégration des rituels funéraires juifs dans le paysage parisien. Quant à Pereire lui-même, premier inhumé, le destin voulut que sa dépouille fût exhumée près d'un siècle plus tard pour rejoindre le caveau familial de Montmartre, illustration ironique de la volatilité de la dernière demeure, même pour un fondateur. Classé monument historique en 1966, ce modeste ensemble de stèles est aujourd'hui un palimpseste historique, un témoignage silencieux des vicissitudes d'une communauté dans le Paris pré-révolutionnaire. Sa résonance, au-delà de sa condition d'objet patrimonial, s'est étendue jusqu'à la littérature contemporaine, Umberto Eco en faisant mention dans son roman « Le Cimetière de Prague », lui offrant ainsi une postérité insoupçonnée, une survie conceptuelle là où son existence physique reste à peine perceptible.