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Maison Frugès

Maison Frugès

63 Place des Martyrs-de-la-Résistance, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel Frugès, à Bordeaux, se présente comme une manifestation architecturale singulière, une véritable rupture avec les canons du bon goût local au début du XXe siècle. Acquis en 1912 par Henry Frugès, un industriel éclairé et passionné d'art, cet ancien hôtel particulier Daverne fut l'objet d'une métamorphose radicale, orchestrée par le jeune architecte Pierre Ferret. Loin de toute velléité de pastiche, l'ambition était de créer une œuvre résolument contemporaine, un manifeste stylistique oscillant entre les formes sinueuses de l'Art nouveau et les géométries affirmées de l'Art déco. Frugès, épris de modernité, mais aussi de références médiévales et orientales, envisageait sa demeure comme une maison-musée, vitrine des savoir-faire artistiques français. Les travaux, étalés de 1912 à 1927, avec une interruption notable due à la Première Guerre mondiale, ont modifié la structure d'origine au point de la rendre méconnaissable. Dès le vestibule, l'agencement frappe. Ferret y conjugue brique rose et pierre blanche, sous une voûte en arc brisé aplati. Une frise sculptée par Edmond Tuffet, représentant la lamina sucrée, offre un clin d'œil subtil et presque malicieux à l'activité industrielle du maître des lieux. La porte d'entrée, œuvre ajourée d'Edgar Brandt, manifeste une recherche de transparence et de circulation lumineuse, concept prégnant dans l'ensemble de l'édifice. Le choix d'un rond-point octogonal pour articuler le vestibule au sous-sol relève d'une ingéniosité spatiale visant à fluidifier les parcours et éviter l'empilement d'escaliers. Le hall, quant à lui, déploie une exubérance chromatique et formelle. Au sol, une mosaïque de Lucien Cazieux évoque des motifs floraux et feuillagés aux teintes riches de brun, doré, pourpre et bleu, exécutée en tesselles de verre de Venise et de céramique. L'escalier, articulé sur trois volées, est une pièce maîtresse : sa rampe en fer battu et bronze patiné d'Edgar Brandt déploie des pylônes ajourés et des motifs d'algues aux tentacules évocatrices. La thématique aquatique, omniprésente, est couronnée par une verrière dont l'armature de fer est apparente, diffusant une lumière zénithale. La salle à manger, pièce rectangulaire, privilégie les boiseries et un plafond à caissons. Edmond Tuffet y sculpte raisins et feuilles de vigne, tandis qu'une toile de Pierre-Louis Cazaubon représente le port de Bordeaux. Sur la terrasse adjacente, une fontaine en mosaïque accueille la sculpture féminine La Source de Robert Wlérick, ajoutant une note mythologique à cet espace extérieur. À l'étage, la grande chambre révèle des lambris intégrés, encadrant le mobilier et ornés de sculptures de Tuffet et de décors peints d'Émile Brunet. La salle de bain, audacieuse, se pare entièrement de mosaïques en pâte de verre turquoise, intégrant baignoire, lavabo et coiffeuse dans des niches aux arcs brisés dorés, confirmant la prégnance du détail et l'absence de surface banale. La façade, enfin, est un kaléidoscope de matériaux et de motifs. Scindée par des corniches de pierre blanche, elle s'anime d'un bow-window, d'une loggia à colonnes jumelées et, au sommet, d'une rotonde coiffée d'un dôme en mosaïque de roses et d'une frise sculptée de Gaston Schnegg, illustrant L'Éducation physique. Les ferronneries d'Edgar Brandt et les nombreuses sculptures de Tuffet sur le thème du vignoble parachèvent une œuvre où chaque élément concourt à une somptuosité maîtrisée, témoignant d'une époque où l'art décoratif prétendait à une synthèse totale, non sans une certaine grandiloquence. Classé monument historique en 1992, cet hôtel demeure une curiosité architecturale, un jalon audacieux dans le paysage bordelais, qui sut provoquer sans s'aliéner tout à fait.