61, rue Henri-Regnault, Garches
À Garches, sur une colline où les avant-gardes architecturales du XXe siècle établissaient leurs quartiers – non loin des audaces de Le Corbusier ou des hiératismes d’Auguste Perret –, se dresse L’Ange volant. Cette résidence, conçue entre 1927 et 1928 par l’architecte italien Gio Ponti pour la famille Bouilhet, s’impose comme le manifeste inaugural de sa "casa all'italiana", concept qu’il théorisera l’année suivante dans le premier numéro de la revue Domus. La genèse de cette commande, la première de Ponti à l’étranger, est révélatrice des réseaux qui animaient le monde des arts décoratifs. La rencontre, en 1925, entre l’architecte milanais et Tony Bouilhet, le directeur de la maison Christofle, scella une amitié féconde. Il en résulta une collaboration étroite où l'orfèvre, par le biais de son entreprise, apporta sa maestria technique à de nombreux détails, de la figure tutélaire de l’ange aux garde-corps intérieurs, transformant ainsi l’édifice en une sorte de vitrine du savoir-faire conjugué. Ponti, s’éloignant des radicalités dogmatiques de certains de ses contemporains, proposait une modernité empreinte d’une érudition classique. L’Ange volant se compose de deux volumes blancs, sereins, où un corps principal est subtilement articulé à un corps secondaire en retrait, abritant discrètement les services et les espaces plus intimes. La façade côté jardin, avec sa composition symétrique, ses baies vitrées encadrées de colonnes et ses oculi, trahit une assimilation judicieuse des leçons de Palladio, loin de la copie servile, comme l'a souligné Fulvio Irace parlant de cette « joyeuse académie figurative ». L’ange en métal doré, enchâssé dans un fronton brisé au-dessus de la porte, est une emblème à la fois débonnaire et prégnant, sorte de blason familial revisité par l'esthétique du temps. L’intérieur, pensé avec Emilio Lancia et Tomaso Buzzi, s’organise selon une partition tripartite – jour, nuit, services – autour d’un vaste hall-séjour à double hauteur, véritable "protagoniste" spatial. Ce lieu, d’une luminosité recherchée, est agrémenté d’un plafond en trompe-l’œil aux couleurs vives, où des cartouches à l'effigie des époux Bouilhet célèbrent le couple. Une touche de domesticité héraldique qui confère à l'ensemble un caractère singulièrement personnel, presque anachronique pour une architecture se voulant moderne. Le vestibule semi-circulaire, revêtu d'un stuc vert-de-gris brillant, s’ouvrait originellement sur un aquarium, créant un "horizon" inattendu, une sorte de mirage aquatique en guise de seuil. Les parquets et le linoleum rouge vif contrastent avec des marbres sombres, tandis qu'un grand escalier d'apparat, dont le garde-corps en laiton fut naturellement réalisé par Christofle, mène à une mezzanine offrant des perspectives calibrées sur l'intérieur comme sur l'extérieur. Le jardin, ordonnancé à l’italienne, n’est pas en reste. Sa géométrie rigoureuse, sa pelouse en pente s’achevant sur un plan d’eau, prolonge la maîtrise architecturale vers le paysage, guidant le regard par des allées symétriques. L’Ange volant, cette "villa à l'italienne" exemplaire, posait ainsi les jalons d’une typologie que Ponti reprendra et développera dans des œuvres ultérieures. Sa préservation presque intégrale, un cas de figure rare pour une œuvre de cette époque, témoigne non seulement de la solidité de sa conception mais aussi, peut-être, de l'affection durable qu'inspire cette vision d'une modernité à la fois rigoureuse et généreusement ornementée, un équilibre délicat entre l'utilitaire et le poétique.