Voir sur la carte interactive
La Samaritaine

La Samaritaine

19 rue de la Monnaie 34 rue de l'Arbre-Sec 67 rue de Rivoli 1 rue du Pont-Neuf, Paris 1er

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice que l'on nomme aujourd'hui La Samaritaine n'est pas une entité monolithique, mais bien un conglomérat architectural, une stratification de volontés commerciales et de sensibilités esthétiques qui, au fil des décennies, a façonné un paysage urbain singulier le long de la Seine. Sa genèse même, issue de l'expansion opportuniste d'une échoppe modeste en un empire de la nouveauté, a dicté une architecture composite, témoignant des ruptures et des compromis stylistiques. La Samaritaine, empruntant son nom à l'antique pompe du Pont Neuf, machine hydraulique autant qu'ornement symbolique, incarne dès son appellation cette dualité entre utilité prosaïque et ambition décorative. Il fallut attendre l'impulsion de Frantz Jourdain pour que ce modeste commerce prenne la parure exubérante qui caractériserait son âge d'or. Dans les premières décennies du XXe siècle, Jourdain donna corps à l'Art nouveau triomphant, une symphonie de métal, de verre et de laves émaillées aux motifs floraux, peints d'un audacieux « bleu canard ». Ses vastes verrières, ses rotondes coiffées de coupoles polychromes, permirent une dialectique inédite entre l'enveloppe et le volume, le plein et le vide, inondant les espaces intérieurs de lumière, notamment grâce à ces planchers de dalles de verre, innovation structurelle majeure. Cette esthétique, jugée alors « tapageuse », témoignait d'une audace certaine, voire d'une provocation en plein cœur historique de Paris. Mais le goût change. Face aux réticences de la Ville de Paris, soucieuse d'une façade maritime plus tempérée, Henri Sauvage fut appelé pour l'extension le long du quai du Louvre. Son parti pris, résolument Art Déco, avec des façades en pierre sobre, rythmées par des gradins aux derniers étages, rompit avec l'exubérance de Jourdain. C'était un compromis, une concession pragmatique à une vision plus classique de l'alignement haussmannien, mais non sans une élégance propre, celle d'une modernité plus contenue. Cette tension stylistique, entre les fantaisies de Jourdain et la gravité de Sauvage, marque durablement l'identité du complexe. Après des décennies de prospérité, ponctuées par l'irrévérencieux et mémorable slogan « On trouve tout à La Samaritaine », l'établissement connut le déclin. Sa fermeture en 2005, officiellement motivée par des normes de sécurité, ouvrit la voie à une refonte radicale sous l'égide du groupe LVMH. Ce fut une période de litiges âpres, où la sauvegarde du patrimoine se heurta aux impératifs d'une réinvention commerciale et immobilière. La destruction, en dépit des recours, de la façade de 1852 rue de Rivoli, remplacée par l'édifice ondulant de verre des architectes SANAA, en fut l'emblème le plus patent, illustrant la difficulté de concilier la mémoire bâtie et les visions contemporaines. La réouverture de 2021, transformant une grande partie des surfaces en hôtel de luxe, bureaux et logements sociaux, tout en restaurant avec une méticulosité coûteuse les splendeurs Art nouveau de Jourdain — son grand escalier orné de 16 000 feuilles d'or, ses laves émaillées retrouvant leur éclat — révèle un paradoxe. L'ancienne cathédrale du commerce universel est devenue un temple du luxe sélectif, un écrin pour une clientèle plus aisée. L'édifice, désormais un assemblage hétéroclite de styles et de fonctions, depuis les volutes de l'Art nouveau jusqu'aux transparences contemporaines, semble vouloir contenter tous les regards, sans pour autant retrouver l'âme populaire qui fit jadis sa renommée. Et l'anecdote récente, rapportée par la presse, des caméras dissimulées dans les réserves, vient, avec une ironie certaine, souligner la surveillance discrète qui opère désormais dans les coulisses de cette vitrine parisienne, témoignage d'une ère où l'esthétique du capitalisme de luxe se conjugue à des pratiques moins glorieuses.