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Fontaine Saint-Projet

Fontaine Saint-Projet

Place Saint-Projet, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

La fontaine Saint-Projet, enchâssée avec une certaine discrétion dans le mur sud de la place éponyme, rue Sainte-Catherine à Bordeaux, offre un témoignage modeste mais persistant de l'hydraulique urbaine et de l'ornementation classique du début du XVIIIe siècle. Œuvre du sculpteur Michiel van der Voort en 1715, elle porte le nom d'un évêque auvergnat du VIIe siècle, Projectus, dont l'aura se mêle ici à une célébration plus profane de la cité girondine. L'intégration de cette fontaine au bâti existant, plutôt qu'une érection isolée, suggère une approche pragmatique de l'aménagement urbain, où la fonction et l'esthétique doivent cohabiter sans emphase démesurée. Sa composition est riche en allégories, comme il était d'usage à l'époque pour les ouvrages publics. Les trois robinets temporisés, discrètement insérés à la base, rappellent sa vocation première d'approvisionnement en eau potable, une nécessité hygiénique fondamentale pour la population. Au-dessus, la statuaire déploie les emblèmes de Bordeaux : les trois croissants imbriqués, motif héraldique séculaire, côtoient les coquilles Saint-Jacques, signe discret des chemins de Compostelle traversant la ville. Le point culminant de l'œuvre est sans doute la représentation des rivières Peugue et Devèze, incarnées par une figure féminine et une figure masculine. Ces allégories, d'un certain maniérisme baroque propre à l'école flamande dont van der Voort est issu, évoquent le lieu même de la fondation de Bordeaux, à la confluence de ces cours d'eau désormais enfouis. Ce choix iconographique ancre le monument dans l'histoire et la géographie spécifique de la ville, transcendant la simple utilité. Plus bas, sous le cartouche de marbre rouge aux inscriptions dorées, une panoplie de trophées maritimes – proue de navire, gouvernail, trident, harpons, corne d'abondance – proclame sans équivoque la vocation portuaire et la prospérité commerciale de Bordeaux, bâtie sur les échanges océaniques. Van der Voort, sculpteur originaire des Pays-Bas du Sud, apporte ici un souffle baroque teinté de références classiques, typique de son œuvre qui se distinguait par sa finesse de détail et son sens de la narration. Classée monument historique en 1908, cette fontaine demeure un discret témoin d'une époque où l'eau en ville était un luxe que l'on embellissait, une utilité que l'on célébrait avec une certaine retenue, sans jamais verser dans l'ostentation superflue, mais avec une évidente intention pédagogique et civique. Elle n'est peut-être pas une œuvre majeure de son temps, mais elle s'intègre avec intelligence au tissu urbain, remplissant sa double mission d'approvisionnement et d'affirmation identitaire pour la cité.