Place Denfert-Rochereau, Paris 14e
Loin de la roche primaire des contreforts de la citadelle de Belfort, cette effigie parisienne, réduction au tiers de son modèle monumental, s'impose avec une dignité paradoxale sur la place Denfert-Rochereau. Il s'agit là, non d'une œuvre taillée dans la masse, mais d'une sculpture en plaques de cuivre repoussé, une technique qui, par la déformation du métal, donne vie à une enveloppe, une peau, plutôt qu'à un corps architectural monolithique. Ce choix, pragmatique peut-être pour une réplique destinée à la capitale, confère à l'animal une certaine légèreté formelle qui contraste avec la gravité du sujet. Le lion de Bartholdi n'est pas un volume plein, mais un manifeste creux, dont la force réside dans la tension de ses surfaces métalliques et la puissance de son allégorie. L'objet commémore un héroïsme circonstanciel, celui du siège de Belfort en 1870, et l'opiniâtreté du colonel Denfert-Rochereau. Il s'inscrit dans ce courant commémoratif du XIXe siècle, où la statuaire publique se fait le vecteur d'une mémoire nationale, parfois douloureuse. Le regard perçant de ce félin, tourné vers l'ouest, ne manque pas de piquant : il croise, selon la légende urbaine, celui de la Statue de la Liberté, autre emblème transatlantique de Bartholdi. Une coquetterie d'artiste, ou une volonté de tisser un réseau symbolique entre ses créations, tissant ainsi un fil invisible entre l'affirmation de la résistance nationale et l'idéal républicain. L'installation parisienne fut l'objet de tractations et de vœux populaires. Initialement envisagé pour les Buttes-Chaumont, ce sont les pétitions des habitants du 14e arrondissement qui scellèrent son destin place Denfert-Rochereau, transformant une acquisition municipale en un totem de quartier. Cette intervention citoyenne souligne le désir d'appropriation du symbole et révèle un compromis intéressant entre la volonté de l'administration et l'attachement local. Plus tard, en 1920, un médaillon en bronze à l'effigie de Denfert-Rochereau vint se greffer sur le piédestal. Son destin fut hélas celui de nombre d'œuvres sous le Régime de Vichy, sacrifié à la mobilisation des métaux non ferreux. Ce n'est qu'en 1979 que la figure du colonel retrouva sa place, un exemple patent des vicissitudes de la mémoire matérielle et de la réappropriation des symboles. Henri Calet, non sans une certaine tendresse cynégétique, le qualifiait de « fétiche » et d'« emblème de virilité » pour le quartier, confirmant ainsi son ancrage profond dans l'imaginaire parisien. Sa présence, à la fois imposante et familière, en fait une sentinelle de bronze à l'inébranlable fixité, veillant sur un passé qui, décidément, refuse de s'effacer.