
17,rue Ernest-RenanRue Georges-DorieRue Maurice-Hartmann, Issy-les-Moulineaux
Édifiée au tournant du XXe siècle, entre 1900 et 1904, la Manufacture des tabacs d'Issy-les-Moulineaux constitue un archétype de l'architecture industrielle d'État, héritière du modèle pragmatique élaboré par l'ingénieur Eugène Rolland. Ce n'était point là l'œuvre d'un architecte virtuose cherchant l'originalité, mais plutôt la concrétisation, sous la supervision de l'ingénieur Paul Berdin, d'un plan type éprouvé, qui avait déjà fait ses preuves à Strasbourg, Nantes et Metz. L'ambition, clairement affichée, était d'offrir une architecture solennelle, propre à signifier la prééminence et la robustesse d'une administration d'État, capable d'intégrer les exigences d'une mécanisation croissante de la production. L'ensemble, inscrit au titre des monuments historiques en 1984, présente un intérêt certain pour l'étude des typologies industrielles de son temps. L'édifice s'inscrit dans une logique fonctionnelle rigoureuse, dictée par la production à vapeur et l'orthogonalité des flux. Les bâtiments de production, de trois étages, s'articulent en brique, un matériau réputé pour sa durabilité et son coût raisonnable, tandis que la pierre est réservée à l'édifice administratif, conférant à ce dernier une dignité institutionnelle au sein de la cour d'honneur. Les encadrements des fenêtres et les angles, ponctuellement marqués de pierre, viennent briser l'homogénéité de la brique sans rompre la sobriété d'ensemble. La distribution interne, avec ses galeries de liaison aux étages supérieurs et l'absence de jonction au rez-de-chaussée, illustre un souci pragmatique de prévention des incendies, détail souvent négligé dans l'exaltation formelle. La haute cheminée de 45 mètres, jadis totem de la puissance thermique, dominait l'ensemble, symbole hiératique de l'activité industrielle. Ce lieu fut le théâtre d'une production intensive, employant jusqu'à 1200 ouvriers à son apogée, dont une majorité de femmes, réputées pour leur dextérité mais aussi, il est vrai, pour leurs exigences salariales moindres. C'est ici que l'on produisit, entre autres, le scaferlati, puis des cigarettes de luxe comme les célèbres Boyard, Marigny, et Gitanes. L'histoire du lieu est aussi celle des contingences du siècle : réquisition partielle en 1939 pour soutenir l'effort de guerre, bombardement en 1940 et reconstruction après-guerre. L'activité cessa en 1978, marquant la fin d'une ère. Sa réhabilitation, menée à partir de 1985 par François Ceria et Alain Coupel, a permis sa mutation en programme mixte. Non sans quelques adaptations aux exigences contemporaines, telles la réduction notable de la hauteur de la cheminée ou la démolition de certains corps de bâtiment. Il est piquant de constater qu'avant d'accueillir logements et bureaux, cet ancien antre des volutes tabagiques servit un temps de plateau de tournage, offrant ainsi une nouvelle vie, plus scénique, à ses vastes espaces désaffectés, avant de retrouver une vocation plus ancrée dans le quotidien urbain.