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Hôtel de Luzy

Hôtel de Luzy

6 rue Férou, Paris 6e

L'Envolée de l'Architecte

Le 6, rue Férou, une artère discrète du quartier de l'Odéon, abrite l'Hôtel de Luzy, un édifice dont la sobriété extérieure masque une histoire de transformations et de destinées fort diverses. Construit à la fin du XVIIe siècle, il s'inscrit initialement dans la typologie classique de l'hôtel particulier parisien, offrant un front bâti sur cour et un revers plus intime sur jardin, une dialectique du public et du privé inhérente à ces demeures. Cette composition, quoique courante, fut le théâtre de raffinements successifs. C'est en 1767 que le receveur général des finances d'Auvergne, Étienne-Nicolas Landry de Freneuse, l'acquiert, non sans une certaine galanterie, pour y loger sa maîtresse, Mademoiselle Luzy, comédienne de la Comédie-Française. Le choix de Jean-François Chalgrin pour "adapter" la demeure est révélateur. Chalgrin, alors à l'aube de sa carrière, loin encore des vastes compositions de Saint-Sulpice ou de l'Arc de Triomphe, fut sans doute ici chargé d'une mission de raffinement plus que de révolution. Il s'agissait de moderniser, d'apporter une touche de néoclassicisme naissant à une structure préexistante, privilégiant l'élégance des proportions et la clarté des lignes, peut-être dans l'agencement des volumes intérieurs ou l'ordonnancement des façades secondaires. L'œuvre de Chalgrin en matière d'hôtels particuliers, moins documentée que ses monuments publics, révèle souvent une maîtrise subtile de la distribution spatiale et une ornementation gracieuse, parfaitement adaptées aux exigences de la vie mondaine. L'anecdote de la jeune Mademoiselle Luzy et du séminariste Talleyrand, dont les Mémoires attestent d'une liaison de deux ans à l'ombre de Saint-Sulpice, confère au lieu une patine de scandale et de romance digne du XVIIIe siècle. Cet hôtel, par sa localisation même, fut ainsi le théâtre d'une certaine liberté des mœurs, loin des regards trop scrutateurs, tout en étant à deux pas d'une institution ecclésiastique. Un contraste piquant, à l'image des paradoxes de l'époque. Après le départ de Mademoiselle Luzy en 1778, l'hôtel connaîtra les vicissitudes de l'histoire, passant de mains en mains. Le début du XXe siècle apporte une nouvelle métamorphose sous l'impulsion de René Pottier qui, en 1920, confie la rénovation décorative à Louis Süe et André Mare. Ces architectes-décorateurs, figures de proue de l'Art Déco naissant, n'ont pas simplement "refait la décoration" ; ils ont opéré une réinterprétation audacieuse des intérieurs. Leur style, caractérisé par une rigueur géométrique alliée à des matériaux luxueux et des motifs inspirés par le néoclassicisme mais stylisés, aurait sans doute créé un dialogue saisissant, voire une tension, entre les boiseries du XVIIIe siècle et l'esthétique des Années Folles. Un geste audacieux, où le passé servait de socle à une expression de la modernité, cherchant à concilier le prestige de l'ancien avec le dynamisme du nouveau. Tombé dans un certain oubli après la Seconde Guerre mondiale, il fut racheté et restauré dans les années 1970 par l'homme d'affaires Pierre Schlumberger. Sa vision fut celle d'un mécène contemporain : mêler les boiseries Louis XVI préservées à une collection d'art moderne et contemporain – Bonnard, Warhol, Picasso. Cette superposition des époques, transformant l'hôtel en écrin éclectique, illustre une tendance prégnante de notre temps : la patrimonialisation des espaces historiques comme cadre pour la création artistique actuelle, une forme de réinvention permanente de l'usage et de la signification du lieu. L'acquisition par Jean-Jacques Goldman en 1996, pour une somme conséquente, scelle l'attrait indéfectible de ces demeures, au-delà des modes et des propriétaires, enracinant l'hôtel dans le panthéon des propriétés parisiennes convoitées. Les multiples protections au titre des monuments historiques, notamment pour les façades et les boiseries intérieures, attestent de la reconnaissance de ses strates historiques, de la délicatesse des interventions de Chalgrin aux enrichissements décoratifs qui ont jalonné son parcours. L'Hôtel de Luzy demeure ainsi une œuvre palimpseste, où chaque époque a laissé sa marque, offrant un témoignage silencieux des évolutions du goût et de l'art de vivre parisien.