15 place de la Pucelle Place du Pasteur-Martin-Luther-King, Rouen
L'Hôtel de Bourgtheroulde, à Rouen, se dresse comme un jalon architectural d'une période de transition féconde, celle du style Louis XII, où le gothique flamboyant cède la place aux premières efflorescences de la Renaissance française. Commencée par Guillaume II le Roux à la fin du XVe siècle et poursuivie par son fils Guillaume III, cette demeure fut une affirmation de rang, une pierre de touche pour une nouvelle esthétique. La façade principale, celle qui donne sur la Place de la Pucelle – ironiquement nommée par une erreur historique sur le lieu du bûcher de Jeanne d'Arc – témoigne de remaniements successifs. La tourelle d'encoignure, autrefois polygonale et richement sculptée de scènes pastorales, fut démantelée puis reconstruite après les bombardements de 1944, privée désormais de ses précieux bas-reliefs, un silence éloquent sur les pertes irréparables. Le porche d'entrée, quant à lui, fut restitué au XIXe siècle, affichant les léopards normands et le porc-épic de Louis XII, une réinterprétation sans fondement archéologique certain, trahissant un désir de complétude historique parfois plus volontariste que rigoureux. L'aile ouest, mieux conservée, offre un répertoire Louis XII des plus instructifs. On y observe un dialogue entre des éléments tardo-gothiques, tels les pinacles et les fenêtres à meneaux coiffées d'arcs en anse de panier, et des motifs d'inspiration lombarde comme les rinceaux. L'élargissement des fenêtres, caractéristique de cette époque, n'était pas seulement une marque de luxe, mais aussi une réponse pragmatique aux préoccupations nouvelles d'hygiène et d'aération. Les lucarnes à gables flamboyants, annonciatrices, perforaient jadis un comble, peut-être édifié sur une ancienne terrasse. Les sculptures qui subsistent sur cette aile déploient des symboles de pouvoir : la salamandre de François Ier et le phénix d'Éléonore de Habsbourg. Tragiquement, les bombardements de 1944 ont frappé, détruisant la tourelle sud, dont la luxuriante décoration pastorale, heureusement consignée par les relevés d'Eustache-Hyacinthe Langlois, ne put être restituée, laissant un vide regrettable. Cependant, c'est la galerie d'Aumale, sur l'aile sud, qui marque l'apogée de l'apport Renaissance. Cette loggia, sans fenêtres, faisant le lien entre le logis et les communs, révèle une maîtrise nouvelle du décor sculpté. Ses arcades s'ornent de colonnes à candélabres, et les bas-reliefs calcaires racontent l'histoire : au registre inférieur, l'entrevue du camp du Drap d'Or, événement contemporain et prestigieux, tandis qu'au supérieur, les Triomphes de Pétrarque déploient une érudition allégorique, bien que plusieurs panneaux aient subi les outrages du temps et de la mutilation. Cette commande illustre une conscience politique et culturelle aiguë. L'hôtel de Bourgtheroulde a traversé les siècles avec une résilience notable, subissant incendie en 1770 qui ravagea l'aile nord, puis les bombardements de la Seconde Guerre mondiale qui anéantirent ses décors intérieurs. Son parcours, depuis la demeure seigneuriale jusqu'au siège d'une banque, le Crédit Industriel de Normandie, et plus récemment sa reconversion en hôtel de luxe, est un reflet des mutations urbaines et sociales. Il demeure, malgré ses discontinuités et ses restaurations parfois audacieuses, un témoignage précieux et composite de l'évolution architecturale rouennaise, un édifice où les strates du temps se lisent à travers ses pierres et ses absences.