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Hôtel Saint-Florentin

Hôtel Saint-Florentin

2 rue Saint-Florentin, Paris 1er

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel Saint-Florentin, plus qu'une simple demeure, s'inscrit avec une certaine gravité dans l'ordonnancement rigoureux d'Ange-Jacques Gabriel pour la Place Louis XV, aujourd'hui Place de la Concorde. Sa façade sur la place est, par la force des lettres patentes de 1757 et 1758, une obligation de symétrie, un décalque imposé par le maître d'œuvre. Jean-François-Thérèse Chalgrin, l'architecte qui réalisa l'édifice pour Louis Phélypeaux de Saint-Florentin, dut ainsi œuvrer dans les contraintes d'une modénature préétablie, conférant à cet hôtel particulier un caractère de « palais » à l'italienne, tout en le dotant, sur la rue Saint-Florentin, d'une liberté d'expression plus proprement française. C'est dans cette dialectique entre le plein urbain et le vide de la cour que Chalgrin révèle son ingéniosité. Le portail sur rue, encadré de colonnades à jour, est une trouvaille pertinente pour apporter lumière et aération, rompant avec l'austérité de certains murs mitoyens. Au fond de la cour, l'entrée, par l'intégration mesurée du motif de la serlienne, annonce déjà les audaces spatiales que l'on retrouvera chez Soufflot ou Ledoux. La stéréotomie du grand escalier, attribuée avec circonspection à un certain Brunet, est un tour de force. Ses « ramages » harmonieux, soutenus par des broches métalliques discrètement dissimulées, témoignent d'une maîtrise technique rare, si bien qu'un guide de l'époque le saluait comme « une œuvre du dernier goût ». Les murs de cette cage d'escalier, rythmés par des niches et des pilastres ioniques, culminent sous une coupole où Jean Simon Berthélemy a dépeint des allégories à la gloire de M. de Saint-Florentin, une vanité fort convenable pour un homme de son rang. L'histoire de l'hôtel est un véritable palimpseste des élites françaises et européennes. Après Saint-Florentin, il fut l'hôtel de l'Infantado, puis, non sans une certaine ironie du destin, réquisitionné par le Comité de salut public pendant la Révolution, transformant ses écuries en fabrique de salpêtre et de munitions. C'est toutefois sous l'égide de Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, à partir de 1812, que l'édifice acquit sa véritable aura. Ce fin stratège y mena d'innombrables tractations, notamment celles qui précédèrent le Congrès de Vienne, et y reçut le Tsar Alexandre Ier, qui y séjourna deux semaines. Talleyrand, avec son sens du mot juste, décrivit son hôtel comme le « temple de la paix ». Victor Hugo, qui l'observa, en fit une description saisissante dans ses « Choses Vues », évoquant ce lieu comme une toile d'araignée où Talleyrand aurait capturé « toutes les mouches dorées et rayonnantes qui bourdonnent dans l'histoire de ces quarante dernières années ». Après Talleyrand, l'hôtel passa aux mains des Rothschild, baron James d'abord, puis Alphonse. C'est à cette époque que Heinrich Heine le surnomma le « Versailles de la ploutocratie parisienne ». Alphonse de Rothschild commandita d'importantes transformations par l'architecte Léon Ohnet, allant jusqu'à faire remonter des boiseries sculptées par Métivier et Feuillet provenant du pavillon de musique de Louveciennes, œuvre de Claude Nicolas Ledoux. Une appropriation de prestige, soulignant une esthétique du collage propre à l'éclectisme du Second Empire. Après la Seconde Guerre mondiale, l'hôtel fut loué, puis acquis, par le gouvernement des États-Unis pour abriter le Centre George C. Marshall. Les restaurations successives, menées avec le concours du World Monuments Fund, ont cherché à restituer l'éclat primitif de ses appartements de parade, permettant d'admirer la main de Berthélemy ou les lambris de Louveciennes dans l'arrière-cabinet. De nos jours, l'édifice, classé monument historique et désigné « Culturally Significant Property », continue de témoigner de la grande histoire, en partageant ses espaces entre les services gouvernementaux américains et un cabinet d'avocats, une curieuse mais pragmatique pérennité.