40-42 rue de Sèvres 65-79 rue Vaneau 4 impasse Oudinot, Paris 7e
Le site de l'ancien Hôpital Laënnec, sis rue de Sèvres, se présente aujourd'hui comme un palimpseste architectural, où la vocation première d'assistance aux « incurables » du XVIIe siècle se mue en un écrin pour l'industrie du luxe. Ce passage, du soin des corps affligés aux exigences du commerce contemporain, révèle une mutation urbaine et fonctionnelle des plus saisissantes, bien au-delà de sa simple désaffectation au profit de l'hôpital Georges-Pompidou en l'an 2000. Érigé dès 1634 sous l'impulsion du cardinal François de la Rochefoucauld, grand aumônier de France, ce « hospice des Incurables » fut conçu par Christophe Gamard dans le style épuré et rigoureux du Louis XIII. L'ordonnancement est exemplaire : un plan cruciforme d'une symétrie implacable, avec en son cœur la chapelle, agissant comme pivot spirituel et spatial. Cette disposition, à la fois fonctionnelle pour la surveillance et profondément symbolique de la charité chrétienne, était alors une réponse architecturale pertinente aux nécessités d'un établissement hospitalier d'envergure. L'esthétique se signale par l'utilisation typique de l'appareil Louis XIII, mêlant la pierre de taille et la brique, animée par des toitures d'ardoise, conférant aux façades une sobriété et une régularité qui échappent à l'ostentation. Les jeux de plein et de vide se matérialisent dans la succession des cours intérieures, créant un ensemble cohérent et introspectif, jadis fermé sur lui-même. La chapelle centrale, bien que d'une austérité générale, tempère cette rigueur par une modénature plus élaborée de sa façade. Ses dimensions – 32,20 m de long sur 25,30 m de large – en font un espace respectable, dont la nef et le transept, dépouillés de tout ornement superflu, distribuaient autrefois les fidèles vers l'autel ou les ailes de l'hôpital. On y trouvait, et certains subsistent, la chaire attribuée à Bossuet, une toile de Philippe de Champaigne, et les sépultures de figures notables telles que le cardinal de La Rochefoucauld ou Turgot. Ses vitraux, par leur quasi-absence de couleurs vives, s'inscrivent dans cette esthétique de la retenue. Il est à noter que cette chapelle fut, jusque dans les années 1970, le bastion parisien de la messe tridentine sous l'égide de Mgr Ducaud-Bourget, lui conférant une célébrité médiatique inattendue pour un lieu d'une telle pudeur architecturale. La décennie 2010 marque le début d'une refonte majeure. Après sa vente par l'AP-HP pour cause de vétusté, le site a été reconverti en un complexe immobilier mixte, orchestré par Valode et Pistre, intégrant logements, commerces et bureaux. C'est dans ce cadre que le groupe Kering a choisi d'y établir son siège en 2016, s'appropriant la structure cruciforme historique. Cette transformation a soulevé des questions quant à la pérennité de l'esprit du lieu. Si la chapelle, classée monument historique dès 1977, fut épargnée, son usage futur demeure incertain, une dissonance notable dans ce nouvel ordonnancement commercial. L'ironie n'est pas mince lorsqu'on apprend que sa sacristie fut rasée en 2011 par une « erreur humaine », témoignage éloquent des risques inhérents à de telles reconversions. L'ancienne enceinte, désormais ouverte en partie sur la rue de Sèvres, offre aux passants des perspectives sur ces « Croix » si particulières. Ce geste urbain, jadis impensable pour un établissement hospitalier, symbolise une nouvelle dialectique entre l'intérieur et l'extérieur, entre le patrimoine sauvegardé – que Kering s'applique à valoriser, notamment lors des Journées du Patrimoine avec des œuvres de la collection Pinault – et les impératifs d'une ville en constante évolution. C'est une œuvre qui, au-delà de son changement de fonction, continue de susciter l'intérêt, y compris cinématographique, comme en témoigne sa présence discrète dans « La Maman et la putain » de Jean Eustache, révélant la persistance d'une mémoire des lieux.