Avenue Kléber, Paris 16e
L'édicule Guimard, cette présence organique et presque intrusive dans l'ordonnancement haussmannien, n'a jamais joui d'une adhésion unanime. Œuvre d'Hector Guimard, architecte que l'on pourrait qualifier d'inlassable promoteur de l'Art nouveau, ces accès au Métropolitain parisien furent, dès leur genèse, un cas d'étude de compromis et de ruptures. Le paradoxe veut que Guimard n'ait pas même concouru. Face à l'échec des propositions jugées trop lestes ou fardées en « chalets pittoresques » par la Compagnie du chemin de fer métropolitain (CMP), c'est une intervention officieuse, voire une inclination pour le « Modern Style » du banquier Adrien Bénard, qui propulsa cet architecte déjà remarqué pour son Castel Béranger. L'ambition affichée par Guimard était de concilier une forme d'Art et d'Industrie, une vision audacieuse pour l'époque. Ses édicules et entourages ne devaient pas encombrer le regard. Il délaissa ainsi la maçonnerie traditionnelle au profit d'un assemblage novateur de fer, de fonte moulée – moins onéreuse que la pierre, reléguée aux soubassements –, de verre et de cette lave émaillée dont il avait déjà exploré les potentialités. Ce choix des matériaux industriels, allié à une conception modulaire, fut sans doute l'argument le plus probant pour les instances décisionnaires, davantage préoccupées par la rationalisation des coûts que par les volutes florales de l'esthétique Art nouveau. Les formes, d'une expressivité souvent déconcertante, déclinent deux archétypes d'édicules couverts et des entourages plus modestes. L'édicule de type B, avec sa toiture en V inversé, offre une silhouette plus dynamique, presque reptilienne, contrastant avec l'apparence plus conventionnelle du modèle A. Les pavillons, de véritables petites gares, se distinguaient par des décrochements de toiture évoquant les pagodes orientales, une audace formelle qui n'échappait à personne. Quant aux entourages, ils sont scandés par des rambardes à écussons délicatement ajourés et surtout par ces portiques vertigineux, ces « brins de muguet » en fonte qui s'élancent, supportant une plaque de lave émaillée où le mot « Métropolitain » s'inscrit dans une typographie si singulière, si fluide, qu'elle se fait logotype avant l'heure. Les verrines piriformes rouge orangé, comparées à des larmes ou des yeux de grenouilles, achevaient de signer une esthétique organique et énigmatique. Guimard, en véritable « Architecte d'Art », ne laissait rien au hasard. On devine une harmonie recherchée entre les verts grisés des parties métalliques – mimant un bronze oxydé – et les dégradés d'orangé des panneaux de lave intérieurs, répondant au rouge des verrines. Les verrières, un temps parées de verre coulé jaune d'argent et matifié d'entrelacs, créaient une ambiance lumineuse singulière, hélas vite dénaturée par l'entretien et les remplacements sommaires. Cette singularité ne manqua pas de susciter des remous. Si certains y virent l'expression d'un art populaire audacieux, d'autres n'hésitaient pas à brocarder les formes, évoquant des « berlingots à demi-sucés » pour les verrines ou fustigeant une police de caractères jugée illisible. Le vert des fontes, dit-on, rappelait fâcheusement l'uniforme allemand, une provocation involontaire en pleine période de tensions. La célèbre controverse autour de l'accès de l'Opéra, finalement confié à Joseph Cassien-Bernard pour un style plus sobre, illustre bien la méfiance des élites face à cette efflorescence végétale en plein cœur de Paris. La collaboration, déjà entachée de désaccords financiers, prit fin. Le « style Guimard », hâtivement décrété désuet, fut progressivement éradiqué. L'Art Déco, par sa rigueur géométrique, sonna le glas de ces exubérances. Nombre d'édicules furent démontés, détruits, ou abandonnés à leur délabrement, à l'instar du pavillon de la Bastille qui « résista » jusqu'en 1962, avant sa disparition. Il fallut attendre les années 1960 pour qu'une conscience patrimoniale émergente réhabilite ces vestiges, les inscrivant aux Monuments Historiques et reconnaissant, tardivement, leur valeur emblématique. Paradoxalement, ce qui fut jadis raillé comme « style nouille » est aujourd'hui une icône. Les formes organiques, souvent interprétées comme des chimères animales – têtes d'hippocampes, ailes de libellule pour l'édicule B, corps de mante religieuse pour les candélabres – nourrissent l'imaginaire, des planches de Jacques Tardi aux écrans de Louis Malle. On raconte même l'histoire touchante du héros du Salaire de la peur, exilé, qui dessine un portique Guimard sur le mur de sa chambre, comme un symbole du paradis perdu. Une revalorisation illustrée par la vente récente d'une plaque émaillée « Métropolitain » à un prix décuplé, attestant de l'engouement contemporain. Ces « bouches de métro », à la fois familières et étranges, demeurent un jalon essentiel dans la muséographie à ciel ouvert de la capitale, un témoignage éloquent d'une époque où l'audace formelle se heurtait à la commodité et au conservatisme.