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Édicule Guimard de la station Abbesses

Édicule Guimard de la station Abbesses

Place des Abbesses, Paris 18e

L'Envolée de l'Architecte

L'édicule de la station Abbesses, un modèle à claire-voie du type A, est une pièce rare et particulièrement significative du corpus d'Hector Guimard pour le métro parisien. Il ne fut pas, initialement, destiné à ce site emblématique de Montmartre, mais s'est retrouvé là, transféré en 1974 de l'Hôtel de Ville, où sa présence était devenue superflue en raison des impératifs d'un parking souterrain. Une trajectoire symptomatique, en somme, de la réception fluctuante et parfois ingrate de l'œuvre guimardienne. Au tournant du XXe siècle, Paris, en retard sur ses consœurs européennes, s'engageait dans l'aventure souterraine de son Métropolitain. Le concours de 1899 pour l'habillage des accès, exigeant élégance et légèreté en fer, verre et céramique, s'était soldé par un échec retentissant, les architectes s'étant fourvoyés dans des déclinaisons de « chalets pittoresques » ou de « chapelles funéraires ». C'est alors que, par des chemins que l'histoire peine encore à éclaircir – certains évoquent l'entremise du banquier Adrien Bénard, d'autres des soutiens plus officieux, voire une intervention du baron Empain, financier du métro, peut-être piqué de voir un émule de Horta boudé par les élites belges – Hector Guimard fut invité, hors concours, à concevoir ces bouches de métro. Il saisit là une opportunité de déployer ce qu'il nommait le « Style Guimard », fondé sur la « Logique, l’Harmonie et le Sentiment ». Guimard, en véritable « Architecte d’Art », s'affranchit de la maçonnerie traditionnelle pour embrasser une esthétique modulaire et rationalisée. Ses édicules et entourages sont des assemblages savants de fonte moulée, moins onéreuse que la pierre, de verre, et de panneaux de lave émaillée – une innovation qu'il avait déjà explorée au Castel Béranger et à la maison Coilliot de Lille. L'économie de moyens était sans doute le principal attrait pour la Compagnie, plus que le style. Les formes, d'une fluidité végétale, se manifestent dans les « coups de fouet » des montants, les motifs entrelacés des écussons évoquant des carapaces d'insectes, ou les fameux candélabres, affectueusement surnommés « brins de muguet », dont les verrines piriformes oscillent entre la larme et l'œil de grenouille. La couleur, élément essentiel de l'harmonie recherchée, mêlait des verts grisés pour la fonte, des orangés pour l'intérieur des panneaux de lave, et des verres teintés de jaune d'argent pour les toitures, créant une ambiance qui devait être chaleureuse avant que le verre armé blanc ne vienne tout uniformiser. Son lettrage, dynamisant les caractères par des pleins et déliés, devint un véritable logotype avant l'heure, conférant au mot « Métropolitain » une identité visuelle forte. On rapporte que certains 'O' aplatis en bas étaient une subtile allusion aux tunnels eux-mêmes. Cette audace ne fut pas sans heurts. Dès 1904, la proposition d'un édicule devant l'Opéra Garnier déchaîna la presse et les esprits conservateurs. Guimard lui-même ironisait sur cette quête d'harmonie urbaine, suggérant de construire la gare du Père-Lachaise en forme de tombeau. Les critiques fusèrent, qualifiant son style de « nouille », « ténia » ou « berlingot à demi-sucé » pour les verrines. Certains s'inquiétaient de la lisibilité de sa typographie ou du vert grisé de ses fontes, trop proche des uniformes prussiens en cette période de tensions. Pourtant, au-delà de ces polémiques circonscrites à une frange élitiste, les Parisiens semblent avoir plutôt bien accueilli ces structures qui conciliaient art populaire et ambition esthétique. La collaboration avec la CMP fut néanmoins de courte durée, minée par des désaccords financiers et des problèmes d'entretien. L'Art nouveau, déjà en perte de vitesse avant 1914, fut supplanté par l'Art déco, et nombre des édicules de Guimard furent détruits, démantelés ou abandonnés. L'édicule de la Bastille, visible dans le film *Zazie dans le métro* de Louis Malle, ne résista que jusqu'en 1962. Il fallut attendre les années 1960 et 1970 pour qu'une prise de conscience mène à la protection des ouvrages restants au titre des Monuments historiques. De cette résurrection témoigne le déplacement de notre édicule d'Abbesses, désormais icône du quartier. Ironie du sort, des pièces détachées ou des entourages entiers, autrefois considérés comme des reliques encombrantes, atteignent aujourd'hui des sommes considérables aux enchères, comme en 2021 où une plaque émaillée « Métropolitain » s'est envolée à plus de 10 000 euros. Ces « bouches » du métro, que l'on a pu rapprocher de la libellule, de la raie manta ou même de figures psychanalytiques chères à Dalí ou Fargue, sont devenues indissociables du fantasme parisien, jalons d'une Belle Époque délicieusement désuète, et symboles d'une abstraction architecturale avant-gardiste.