5, 7 rue Georges-Bizet, Paris 16e
Le choix d'un idiome néo-roman, teinté d'accents lombards, pour envelopper une âme byzantine dans le Paris fin-de-siècle, voilà qui ne manque pas d’un certain pittoresque pragmatisme. L'église grecque Saint-Étienne, élevée au statut de cathédrale bien après sa consécration en 1895, se dresse dans le très chic 16e arrondissement, fruit d'une commande d'un mécène grec, Demetrius Stefanovich Schilizzi, et de la vision d'Henri Vaudremer, architecte dont la rigueur était pourtant réputée pour d'autres canons structurels et esthétiques. Vaudremer, figure du rationalisme constructif, fut ici chargé d'une délicate synthèse. L'édifice, plutôt que de succomber à une réinterprétation littérale et potentiellement folklorique du modèle byzantin, opte pour une enveloppe extérieure en brique et pierre de ton rosé. Cette parure, qui tranche avec le canon haussmannien environnant, révèle avec une franchise presque didactique l'ossature interne. Le regard extérieur y déchiffre les volumes, préparant à la subtile révélation de l'intérieur. À l'intérieur, la grammaire est celle des coupoles sur pendentifs appuyées par de vastes berceaux, un dispositif constructif éminemment byzantin que Vaudremer s'efforce d'intégrer sans ostentation. Loin de la monumentalité écrasante, la grandeur ici est affaire de proportion et de disposition des espaces, une leçon que l'on retrouve chez les maîtres de la composition classique. L'emploi de la brique apparente n'est pas qu'une question chromatique ; il confère à l'ensemble une matérialité honnête, presque industrielle, tempérée par la noblesse de la pierre. Les murs intérieurs, confiés au pinceau de Charles Lameire, et l'iconostase en marbre sculptée par Ludwig Thiersch, aux côtés des vitraux de Léon Avenet, composent une atmosphère où la ferveur iconographique orthodoxe se déploie dans une interprétation fin-de-siècle, évitant l'exubérance au profit d'une clarté narrative. Le compromis stylistique entre une extériorité aux accents romans et une intériorité byzantine est patent, et l'on perçoit une volonté de concilier une tradition architecturale occidentale avec les exigences liturgiques orientales, sans toujours parvenir à une fusion organique dénuée d'une certaine tension. Schilizzi, banquier puissant, avait alloué un budget somme toute considérable de trois millions de francs, bien que l'édifice n'en ait coûté qu'un peu plus de la moitié. Une économie notable, ou l'indice d'une estimation généreuse du chantier par un mécène désireux de marquer son époque. Au-delà de sa fonction spirituelle pour la diaspora grecque de Paris, l'église a vu son caveau accueillir la dépouille d'Elefthérios Venizélos, figure tutélaire de la Grèce moderne, avant son ultime voyage. Plus tard, elle fut le théâtre d'événements moins solennels, mais tout aussi marquants pour l'imaginaire collectif parisien : le mariage d'Édith Piaf et Théo Sarapo en 1962, une union improbable dans ce lieu de gravité, et les obsèques de Maria Callas en 1977, conférant à l'édifice une dimension presque mythologique, celle d'un sanctuaire pour les icônes de la culture hellénique et française. La reconnaissance officielle vint en 1995, avec son inscription aux monuments historiques, couronnant un siècle d'existence où l'église aura su s'inscrire dans le paysage parisien par sa singularité discrète et son rôle de point d'ancrage culturel et spirituel.