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Gare d'Orsay(actuelmusée d'Orsay)

Gare d'Orsay(actuelmusée d'Orsay)

7-9 quai Anatole-France rue de Lille, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice qui abrite aujourd'hui le Musée d'Orsay, autrefois gare ferroviaire, offre une observation des plus édifiantes sur les tensions architecturales de la Belle Époque. Conçue par Victor Laloux pour l'Exposition Universelle de 1900, cette gare se devait de concilier la prouesse technique des infrastructures modernes avec l'exigence esthétique d'un Paris haussmannien, riverain de la Seine. Laloux, héritier de l'académisme des Beaux-Arts et lauréat du Grand Prix de Rome, résolut cette quadrature du cercle par un tour de force des plus éloquents : il dissimula la vaste verrière à charpente métallique, emblème de l'ingénierie contemporaine, derrière une façade monumentale en pierre de taille, dont l'ornementation opulente et les statues allégoriques proclamaient sans ambages le prestige de la Compagnie d'Orléans. Cet art du masquage, ou plutôt du travestissement, traduisait le désir de monumentaliser l'utilitaire, de parer le hangar industriel d'un habit de palais civique. La gare, initialement destinée à prolonger les lignes d'Orléans jusqu'au cœur de la capitale, fut érigée sur l'emplacement du palais d'Orsay, incendié lors de la Commune de 1871. Cette tabula rasa permit une construction ambitieuse. Les caissons richement décorés de la voûte intérieure, par des artistes tels que Fernand Cormon, ne furent possibles qu'à la condition que seuls des trains à traction électrique y accèdent, une contrainte technique imposée par la longueur des souterrains et habilement exploitée pour l'esthétique. Les locomotives à vapeur, moins photogéniques et plus fumantes, s'arrêtaient sagement à Austerlitz, laissant place à une technologie plus discrète et moins salissante pour pénétrer ce temple du voyage. L'intégration d'un hôtel Terminus de 370 chambres, masquant le pignon métallique ouest, complétait ce programme de prestige et d'efficacité. Malgré cette splendeur initiale, l'évolution rapide des transports ferroviaires rendit ses quais trop courts dès les années 1920. Reléguée au trafic de banlieue en 1939, puis servant de lieu de transit pour les prisonniers de guerre après 1945 ou de plateau de tournage pour Orson Welles (Le Procès, d'après Kafka), la gare d'Orsay entra dans une période de latence. Elle fut même la cible de projets de démolition audacieux, où l'on envisageait de la remplacer par une barre d'immeuble signée Le Corbusier ou un hôtel de verre, témoignant d'une époque où l'on n'hésitait guère à balayer le passé. Son inscription à l'inventaire supplémentaire des monuments historiques en 1973 la sauva in extremis. C'est sous l'impulsion de Valéry Giscard d'Estaing que l'édifice connut sa métamorphose la plus spectaculaire. Transformée en musée par l'équipe ACT Architecture et, pour l'aménagement intérieur, par l'architecte Gae Aulenti, elle devint un écrin pour les arts du XIXe siècle. Aulenti, avec une élégance toute singulière, sut sculpter l'espace colossal de la nef ferroviaire, créant des plateformes et des passerelles qui modulent le volume et invitent le regard à une déambulation inédite. Cette réhabilitation, qui respecta l'esprit des lieux tout en le transcendant, a fait d'Orsay un exemple éloquent de réaffectation architecturale réussie. Le monument, d'abord gare ostentatoire puis quasi-abandonnée, est ainsi devenu une institution culturelle majeure, offrant au public une lecture subtile de l'art, et à l'architecture, un témoignage de sa propre capacité à se réinventer.