Place des Terreaux, 1er arrondissement, Lyon
Le Palais Saint-Pierre, curieuse dénomination pour une ancienne abbaye, témoigne d'une succession de vies qui l'ont façonné bien au-delà de ses origines monastiques. Ses fondations incertaines, remontant peut-être au VIIe siècle, ou même plus tôt selon des documents contestés, révèlent déjà une histoire complexe, une lutte pour l'autorité et la légitimité. D'abord simple monastère de vierges, sous la protection carolingienne de Leidrade, il s'épanouit en une puissante abbaye bénédictine au Moyen Âge, un haut lieu de l'aristocratie lyonnaise où les nonnes de noble lignée régnaient en souveraines, leurs abbesses portant crosse et ne rendant compte qu'au pape. Cette indépendance, aussi enviable fût-elle, mena à un certain relâchement. Le XVIe siècle fut marqué par des tentatives de réforme et une rébellion notoire des moniales, soutenues par leurs familles influentes, contre un retour à la clôture. Cette résistance illustre les compromis entre la spiritualité et les réalités sociales de l'époque, aboutissant finalement à la perte de leurs privilèges et à la mainmise du roi sur la nomination des abbesses. L'édifice que l'on contemple aujourd'hui est en grande partie le fruit d'une entreprise audacieuse du XVIIe siècle. L'abbesse Anne de Chaulnes, en 1659, confia à François Royers de la Valfrenière la tâche de transfigurer l'ancienne abbaye romane – dont seul subsiste le porche – en un majestueux palais de style romain. Valfrenière conçut une élévation imposante le long de la place des Terreaux, un geste architectural dont l'ampleur était alors inédite à Lyon. Sa belle-sœur, Antoinette, mena à bien l'achèvement de l'ouvrage, confiant la décoration intérieure, aujourd'hui malheureusement largement disparue, au talentueux Thomas Blanchet, premier peintre de la Ville. De ce faste baroque, seule l'exubérance du réfectoire, avec ses peintures monumentales de Louis Cretey et ses sculptures de Nicolas Bidault et Simon Guillaume, nous est parvenue, ainsi que le grand escalier d'honneur, restauré pour retrouver sa lumière originelle. La somme engagée, quatre cent mille livres, témoigne de la démesure de ce projet, financé en partie par les loyers des échoppes aménagées au rez-de-chaussée. La Révolution française, comme pour tant d'autres édifices religieux, marqua une rupture violente. Les moniales furent expulsées, l'église Saint-Saturnin détruite, et le palais fut transformé en caserne, puis en bourse de commerce, avant d'accueillir dès 1802 le Musée des Beaux-Arts, ainsi que des facultés. Cette sécularisation progressive, bien que destructrice pour une partie du décor d'origine, permit la survie de la structure. Le cloître, quant à lui, fut profondément remanié au XIXe siècle par René Dardel et Abraham Hirsch. Ses arcades abritent désormais des fresques honorant des Lyonnais illustres, et son jardin, métamorphosé, est devenu un écrin pour des œuvres sculpturales de Rodin, Delhomme ou Bourdelle, cohabitant avec un sarcophage antique surmonté d'Apollon, divinité de l'art. Le Palais Saint-Pierre est donc moins un édifice unifié qu'une superposition de strates historiques, un miroir des ambitions spirituelles, aristocratiques, puis civiques de Lyon, dont la robustesse formelle a su absorber les mutations d'usages avec une certaine indifférence. Il se présente aujourd'hui comme un conservatoire éclectique, une boîte à merveilles où le passé monastique n'est plus qu'un écho lointain.