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Hôtel de Boullongne

Hôtel de Boullongne

23 place Vendôme, Paris 1er

L'Envolée de l'Architecte

La Place Vendôme, ce quadrilatère parfait où l'ambition et la fortune ont longtemps dicté leur loi, recèle en son sein des édifices dont la discrétion apparente masque des destins tumultueux. L'Hôtel de Boullongne, au numéro 23, bâti entre 1710 et 1712, offre à cet égard une singulière histoire. Car il ne fut point le fruit d'une commande somptueuse, mais la demeure que l'architecte Pierre Bullet s'offrit à lui-même, un témoignage rare sur cette place où la signature du maître d'œuvre s'effaçait souvent derrière l'éclat du commanditaire. La façade, d'une dignité toute classique, s'intègre harmonieusement à l'ordonnance voulue par Mansart. Sa pierre de taille, scandée de fenêtres à l'équilibre rigoureux, offre un jeu subtil entre le plein et le vide, typique de l'esthétique du Grand Siècle finissant, annonçant déjà une certaine élégance du XVIIIe. Le soubassement robuste, les étages nobles aux lignes pures, le toit mansardé, tout concourt à une sobriété calculée, loin des exubérances baroques, mais non dénuée d'une autorité formelle. L'histoire de ses occupants, quant à elle, révèle une succession de destins qui épousent les flux et reflux de l'opulence parisienne. Ce fut notamment la propriété éphémère de John Law de Lauriston, ce financier écossais dont l'ingénieux – et funeste – système bancaire fit tant de fortunes et de ruines. En 1720, l'Hôtel de Boullongne fut le théâtre d'une échappée belle pour Law, qui évita de justesse d'être lynché par une foule en furie devant sa porte, un épisode qui dit long sur la violence des désillusions financières. L'édifice, sitôt acquis, devint ensuite la possession d'Abraham Peyrenc de Moras, un ancien perruquier dont l'ascension sociale fut fulgurante grâce, précisément, au système de Law. Ironiquement, ce nouvel acquéreur, jugeant l'hôtel 'très peu à la hauteur de sa nouvelle condition', s'en désintéressa pour faire bâtir l'Hôtel de Biron, manifestant ainsi le vertige de l'ambition et la volatilité des goûts. Ce même hôtel vit pourtant son faste intérieur agrémenté par Nicolas Lancret, avant de passer entre les mains de financiers et d'administrateurs des colonies, révélant les liens intimes entre les fortunes privées et les réseaux de pouvoir de l'Ancien Régime. Aux siècles suivants, les rez-de-chaussée de l'hôtel se muèrent en vitrines du luxe, hébergeant d'abord l'horloger personnel de Napoléon III, François Czapek, puis le bottier Hellstern and Sons, fournisseur des cours européennes. Une transition préfigurant sa vocation actuelle. L'acquisition par le parfumeur François Coty au début du XXe siècle, puis par l'émir du Qatar en 2003, parachève cette évolution, de la résidence privée du notable à l'écrin pour les maisons de haute joaillerie. L'Hôtel de Boullongne, avec ses façades et toitures classées, est désormais un temple du commerce international de luxe, abritant Cartier et Bulgari. Un devenir qui, de la discrétion d'un architecte bâtisseur à l'éclat mondialisé du commerce de prestige, reflète avec une acuité particulière les métamorphoses de la Place Vendôme elle-même, de la puissance royale à la magnificence marchande.