Voir sur la carte interactive
Aqueduc du Gier

Aqueduc du Gier

Rue Roger-Radisson, 5e arrondissement, Lyon

L'Envolée de l'Architecte

L'Aqueduc du Gier, cet ouvrage colossal destiné à alimenter l'antique Lugdunum, se présente comme une leçon d'ingénierie romaine, s'étirant sur quatre-vingt-cinq kilomètres pour capter les eaux lointaines du Gier. Sa construction, longtemps enveloppée d'incertitude quant à sa datation précise – des hypothèses allant d'Auguste à Hadrien, en passant par Claude – fut finalement ancrée sous Trajan, aux alentours de l'an 110, grâce à la dendrochronologie de ses coffrages. Une chronologie fluctuante, révélatrice des défis de l'archéologie face à un patrimoine si ancien, où chaque pierre, chaque inscription, réécrit le passé. Cet édifice illustre une maîtrise technique remarquable. Son tracé, avec une pente moyenne de seulement 0,1 pour cent sur la majeure partie de son parcours, témoigne d'une précision topographique extraordinaire. Les ingénieurs romains, confrontés aux vallées profondes du Pilat et du Lyonnais, ont déployé un éventail de solutions. Soixante-treize kilomètres de canalisation furent ainsi dissimulés sous terre, un conduit de trois mètres de haut sur un mètre cinquante de large, garantissant la pureté de l'eau et sa protection contre les aléas. Douze tunnels permettaient de franchir les reliefs, dont celui de Mornant, long de huit cent vingt-cinq mètres, véritable prouesse pour l'époque. Les passages aériens, qu'ils soient sur des murs ou des ponts-canaux, demeurent les éléments les plus saisissants. À Chaponost, l'alignement du Plat de l'Air offre un spectacle rare avec ses soixante-douze arches subsistantes, où l'on observe l'élégance du parement réticulé en moellons, entrecoupé d'arases de briques, et les arêtes intérieures également en briques, une esthétique conjuguant robustesse et raffinement. Le conduit y révèle son enduit intérieur rose, un mortier étanche au tuileau, l'opus signinum, garantissant l'étanchéité absolue. Mais c'est dans les ponts-siphons que l'ingéniosité romaine s'exprime pleinement. L'aqueduc en compte quatre, dont celui de l'Yzeron à Beaunant, le plus spectaculaire. Là, sur deux mille six cents mètres de long et avec une dénivellation de cent vingt-trois mètres, l'eau était forcée à supporter une pression de treize bars, contenue par un faisceau de douze tuyaux de plomb, soigneusement noyés dans le mortier. Un tour de force qui défie l'imagination. On note même une particularité au franchissement de la vallée de la Durèze, où un siphon est doublé par un canal ordinaire, ajoutant dix kilomètres au parcours. Une redondance dont la raison exacte, peut-être liée à un fonctionnement aléatoire du siphon, reste matière à spéculation, offrant une touche d'humanité à cette rigueur technique. La longue histoire de sa redécouverte, des antiquaires du XVIe siècle comme Pierre Sala aux études exhaustives de Germain de Montauzan en 1908, souligne la fascination constante pour cette infrastructure. La Pierre de Chagnon, avec son interdiction de labourer ou de semer à proximité, témoigne d'une législation romaine préventive, conçue pour protéger ces ouvrages vitaux. De nos jours, l'aqueduc continue de susciter l'intérêt : des restaurations méticuleuses, à l'instar de celles des arches de Chaponost, visent à retrouver la facture originale, tandis que la décision de déplacer un segment de conduit, voué à l'enfouissement mais exposé aux intempéries, révèle les dilemmes de la conservation moderne face à des matériaux pensés pour l'obscurité du sous-sol. Chaque fragment, chaque regard, rappelle la formidable ambition d'une civilisation lointaine.