Rue de Picardie 4 rue Eugène Spuller rue Perrée rue Dupetit-Thouars, Paris 3e
Le Carreau du Temple, tel qu'il se dresse aujourd'hui dans le 3e arrondissement de Paris, est moins une entité architecturale figée qu'un palimpseste historique et fonctionnel, dont la pérennité s'est inscrite dans une succession de mutations. Son site, jadis enclos du Temple, bénéficiait d'un privilège singulier : celui du droit d'asile et de la franchise de métiers, transformant ce havre en un pôle économique où même les débiteurs insolvables trouvaient refuge, instaurant par là une dynamique commerciale d'une remarquable vitalité. Dès le Moyen Âge, puis avec les orfèvres du XVIe siècle, jusqu'à la "Rotonde" de Pérard de Montreuil (1788-1790) aux quarante-quatre arcades, ce lieu fut un creuset d'échanges. La transition vers le commerce de la fripe, avec les hangars de bois de Molinos (1809-1811) puis le vaste édifice de Jules de Mérindol en 1864, dessine une tradition populaire qui culmina avec 1888 boutiques réparties en "carrés" spécialisés, du "Palais-Royal" aux soieries au "Pou-volant" des chiffons. Une effervescence singulière, ponctuée par les goguettes et les célèbres cavalcades carnavalesques de la reine de Mi-Carême, aujourd'hui éteintes. L'édifice actuel, fruit d'une démolition en 1901 et réduit à deux pavillons de l'ensemble d'Ernest Legrand et Jules de Mérindol (1863), est une illustration pertinente de l'architecture des halles de la fin du XIXe siècle. Son ossature métallique apparente, ses murs de briques et ses vastes baies vitrées, symboles de la modernité industrielle et de la fonctionnalité marchande de l'époque, confèrent aujourd'hui une diaphane légèreté à la structure. Fait notable, il échappa à la démolition en 1976 grâce à une mobilisation citoyenne, évitant ainsi la banalité d'un parking, avant d'être inscrit aux Monuments Historiques en 1982. La réhabilitation menée par Studio Milou Architecture, inaugurée en 2014, a su préserver l'enveloppe historique tout en redéfinissant radicalement sa spatialité intérieure. Les 2300 m² des Halles, baignés de lumière zénithale sous une verrière de huit mètres, composent un volume impressionnant, apte à accueillir des événements de grande envergure. Le sous-sol insonorisé, partiellement éclairé par cette même lumière, abrite désormais studios de danse et dojos, témoignant d'une reconversion vers le "corps" et la performance. Cette transformation d'un marché populaire, jadis repaire des "chineurs", en un lieu hybride mêlant sports, arts vivants, salons et expérimentations artistiques, est caractéristique d'une certaine vision parisienne contemporaine. L'économie mixte public-privé qui sous-tend ce projet, tout en permettant une programmation éclectique – de la danse contemporaine aux défilés de mode –, interroge subtilement la pérennité identitaire. D'un lieu de commerce populaire et exubérant, on est passé à un "laboratoire artistique" et un espace événementiel, où l'aspect patrimonial se mue en un écrin pour des usages résolument modernes, parfois au risque d'une certaine aseptisation. Le Carreau du Temple demeure ainsi un objet architectural complexe, dont l'histoire et la vocation actuelle sont un reflet fidèle des évolutions socio-économiques et culturelles de la capitale.