Bois de Boulogne, Paris 16e
Le Château de Bagatelle, cet exercice d'architecture légère plus communément désigné comme « folie », fut édifié en un éclair par François-Joseph Bélanger pour le Comte d'Artois, défiant les usages en cent jours. Une célérité qui n'eut d'égale que son coût extravagant, contredisant avec une certaine ironie le terme même de « bagatelle », autrefois appliqué aux choses frivoles mais dont la facture se révélait démesurée. Le site, avant de revêtir ses habits néoclassiques, fut d'ailleurs un haut lieu de la galanterie dissolue, où la Maréchale d'Estrées et la Marquise de Monconseil animaient des réunions discrètes, et où Mademoiselle de Charolais s'y retirait pour des accouchements pudiquement tus. Une histoire licentieuse qui contraste avec l'ordonnancement que Bélanger allait imposer. L'édifice, de dimensions modestes, affiche sur son fronton la maxime « Parva sed apta », petite mais bien conçue. La composition est un manifeste de ce « retour à l'antique » alors en vogue. Le rez-de-chaussée se déploie selon une symétrie rigoureuse. L'entrée s'orne de médaillons de stuc en camaïeu, dont la mythologie érotique ne laisse aucun doute sur la destination première des lieux. Au centre, le grand salon en rotonde, coiffé d'un dôme, est une pièce maîtresse, dont les pilastres de stuc célèbrent l'Harmonie et la Renommée, ornés de camées imitant les marbres les plus rares. C'est là que Georges Jacob et Jean-Baptiste Boulard fournirent un mobilier d'apparat. L'ingéniosité se niche dans les boudoirs attenants, à l'instar de celui d'Hubert Robert, capable de dissimuler une baignoire convertible en canapé – une flexibilité fort opportune pour les mœurs du temps. Plus singulière encore est la chambre du Comte, pastiche de tente militaire, avec son lit à fer de lances et sa cheminée aux jambages figurant des couleuvrines, détail d'une rare excentricité qui trahit un goût pour la théâtralité martiale au sein même de cette demeure de plaisance. Le mobilier de Jacob pour cette pièce, bleui « façon canon de fusil », renforce cette mise en scène. Les jardins, conçus par le botaniste écossais Thomas Blaikie, arboraient le genre anglo-chinois, une sorte de « microcosme encyclopédique » parsemé de fabriques éphémères — obélisques, ponts chinois, chaumières — dont la légèreté des matériaux ne permit pas la pérennité, ne laissant que des traces comme témoignage d'une esthétique du pittoresque. Le XIXe siècle apporta son lot de transformations. Après un bref passage sous Napoléon Ier, qui souhaitait y loger le Roi de Rome, le domaine fut acquis en 1835 par le très avisé Lord Hertford. Cet éminent collectionneur, réputé pour sa misanthropie croissante en fin de vie – on dit qu'il observait ses convives par une ouverture aménagée dans un mur –, remodela le parc avec Varé et, plus significativement, le pavillon. L'ajout d'un étage et d'un dôme, ainsi que l'insertion d'une balustrade, altérèrent la pureté de l'ordonnance originelle, superposant une vision victorienne aux lignes néoclassiques de Bélanger, un compromis souvent observé lorsque la fortune s'entremêle à l'histoire. Les cheminées de cette période, tel le modèle de Caffieri pour le salon ou les bacchantes de Foucou pour la salle à manger, dénotent néanmoins un sens certain de la grandiloquence. Son héritier, Richard Wallace, généreux bienfaiteur des célèbres fontaines parisiennes, continua l'œuvre de transformation, démolissant le bâtiment des Pages pour y substituer de plus modestes pavillons, et édifiant le « Trianon de Bagatelle ». Mais la mort de Lady Wallace marqua le début d'une dispersion. John Murray Scott vida Bagatelle de ses richesses, vendant même les ornements extérieurs, tel « La Baigneuse » d'Houdon, aujourd'hui au Met. Le récit de Pauline de Broglie évoque d'ailleurs ce parc alors riche de statues, dont un Discobole volé puis retrouvé dans un fossé. L'acquisition par la Ville de Paris en 1905 marqua une ère de lente réhabilitation des jardins, notamment avec la création de la fameuse roseraie et son concours international. Le château, longtemps délaissé, connut un regain d'intérêt à partir des années 1980, avec des expositions notables et le retour négocié de certaines statues originales, dont les sphinx de Roland. L'odyssée du mobilier d'origine, dispersé aux enchères et retrouvé par fragments dans des collections privées ou des musées, rappelle la fragilité du patrimoine mobilier. La restauration actuelle, menée par la Fondation Mansart, vise à rouvrir cet écrin au public. Un effort louable, quoique tardif, pour redonner à cette « bagatelle » la dignité qu'elle mérite, au-delà des caprices de ses illustres occupants et des aléas du temps.