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Bourse de commerce

Bourse de commerce

2 rue de Viarmes, Paris 1er

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice qui se dresse aujourd'hui rue de Viarmes, sous l'appellation de Bourse de commerce, est une sédimentation architecturale dont la circularité, presque immuable, dissimule une succession de fonctions et de technologies. Sa genèse s'inscrit sur l'empreinte d'un passé princier, celui de l'Hôtel de Soissons, jadis palais de Catherine de Médicis, dont les fastes déchus furent oblitérés par des impératifs économiques bien plus prosaïques : la spéculation foncière et la nécessité d'organiser le commerce du grain dans une capitale en pleine expansion. Il s'agit là d'une constante : l'architecture, à Paris, est souvent le reflet de la conjoncture. C'est à Nicolas Le Camus de Mézières que l'on doit, entre 1763 et 1767, l'audacieuse conception annulaire qui préfigurait ce que l'on nommerait plus tard une architecture fonctionnelle. Inspiré, dit-on, par les antiques merveilles que sont le Panthéon et le Colisée, Le Camus érigea une halle dont le plan, éminemment rationnel, répondait aux exigences contradictoires des négociants : un vaste espace central à ciel ouvert pour la lumière naturelle, encadré de deux galeries concentriques, couvertes de voûtes supportées par des colonnes toscanes, offrant un abri salutaire. Cette disposition, outre son efficacité pratique, illustrait déjà une conception du monument public détaché du tissu urbain environnant, soucieux de salubrité et de sécurité, notamment contre l'incendie – une constante malheureuse de son histoire future. L'on y trouvait même, signe d'une administration éclairée, un ingénieux escalier à double révolution, réminiscence de Chambord, permettant aux dignitaires et aux manœuvres de ne jamais se croiser, préservant ainsi une certaine hiérarchie sociale dans la circulation des flux. La cour centrale, primitivement ouverte aux cieux, se vit coiffée, dès 1782, d'une coupole de charpente, œuvre audacieuse des architectes Legrand et Molinos, exécutée par le menuisier André-Jacob Roubo. Utilisant la technique des « petits bois » de Philibert Delorme, elle fit l'admiration de l'époque ; l'on rapportait même que Thomas Jefferson, alors ambassadeur, y voyait une prouesse comparable à la basilique Saint-Pierre. Malheureusement, cette « légèreté féerique », selon Arthur Young, ne résista pas aux flammes de 1802. La reconstruction, sous l'égide de François-Joseph Bélanger et de l'ingénieur François Brunet, fut l'occasion d'une innovation remarquable : une armature de fonte, initialement recouverte de cuivre. Une audace constructive qui laissa certains observateurs, comme un certain Victor Hugo, pour le moins dubitatifs, n'y voyant qu'une « casquette de jockey », témoignage d'une modernité perçue comme triviale, avant que le cuivre ne cède la place à des vitres en 1838, rendant à l'édifice une transparence bienvenue. Un nouvel incendie, en 1854, scella le destin de la halle aux blés. Son activité déclinante motiva sa reconversion. Attribuée à la Chambre de commerce, l'édifice fut transformé en Bourse de commerce par Henri Blondel entre 1885 et 1889, dans le contexte des grandes mutations haussmanniennes. Blondel, sans renier l'ossature circulaire ni l'armature métallique de Bélanger, rehaussa la coupole, ajouta un étage et un entresol, et habilla la base de briques. La façade s'orna alors d'un portique monumental à colonnes corinthiennes et de sculptures allégoriques d'Aristide Croisy – la Ville de Paris veillant sur l'Abondance et le Commerce, une image emblématique de l'économie triomphante du Second Empire. L'intérieur, lui, se couvrit d'une fresque circulaire monumentale, une toile marouflée de 140 mètres de long, exaltant le commerce international entre les continents. Œuvre collective d'artistes tels que Luminais, Laugée, Clairin, Lucas, cette fresque, si elle fut qualifiée par Philippe Noiret, avec une certaine ironie cinématographique, de « chapelle Sixtine à nous », n'en reste pas moins un exemple patent de l'académisme de la Troisième République, célébrant un universalisme commercial teinté, comme l'a souligné Philippe Dagen, d'une apologie discrète mais omniprésente de l'entreprise coloniale. Après des décennies d'une activité boursière informatisée et dématérialisée, le lieu connut une énième métamorphose, celle que l'on observe aujourd'hui. En 2016, François Pinault et la Mairie de Paris scellèrent l'avenir de l'édifice en le destinant à la collection d'art contemporain de l'homme d'affaires. Rachetée par la Ville, la Bourse fut confiée pour un demi-siècle à une filiale d'Artémis. La conversion, orchestrée par l'architecte japonais Tadao Andō, sous la supervision de l'architecte en chef des monuments historiques Pierre-Antoine Gatier, fut l'insertion d'un cylindre de béton brut au sein de la rotonde historique, créant une nouvelle dialectique entre le plein et le vide, entre la permanence de l'enveloppe et la modernité de l'intervention. Cette audace, tout en préservant le caractère patrimonial, insère une dimension muséale contemporaine, témoignant d'une capacité constante de l'architecture à se réinventer, même si l'on rapporte parfois des conditions de travail moins idéales pour ceux qui y assurent l'accueil, un détail qui rappelle que derrière le grand geste architectural, se trouve toujours une réalité plus prosaïque. Ainsi, la Bourse de commerce, jadis grenier à grains, puis temple des transactions, se mue en écrin pour l'art contemporain, s'inscrivant dans la longue tradition parisienne de réaffectation des grands édifices, avec une constance circulaire presque poétique dans son évolution.