
10 rue Georges-Clemenceau, Nantes
L'histoire du Musée d'Arts de Nantes est celle d'une patiente édification, marquée par des compromis et des reconnaissances tardives, une trajectoire somme toute commune à maintes institutions provinciales issues du décret Chaptal de 1801. La collection des frères Cacault, acquise par la ville en 1810, donna d'emblée une ampleur singulière à l'établissement, notamment grâce à ses précieux primitifs italiens et ses toiles caravagesques. Cependant, pendant des décennies, ces richesses furent affligées d'une installation erratique, d'abord disséminées, puis confinées dès 1830 à la Halle aux Toiles. Cette dernière, bien que vaste, fut rapidement décriée comme inadaptée, « trop petite, trop froide, incommode, » pour reprendre les termes d'une commission en 1843. On imagine aisément Gustave Flaubert, en 1847, raillant avec une ironie mordante les « feuilles de vigne en fer-blanc » affligeant alors les sculptures, un témoignage éloquent des conditions d'exposition d'alors. Il fallut l'insistance opiniâtre de l'État, menaçant de retirer ses dépôts, pour que la Ville se résolve enfin à ériger un bâtiment digne de sa collection.Ainsi naquit, en 1900, le « Palais des Arts, » œuvre de Clément Josso, un architecte nantais dont ce fut la première commande d'envergure. Le projet, ambitieux, fut d'emblée conçu comme un « temple républicain, » un édifice éclectique et solennel, articulé autour d'un vaste patio central baigné de lumière zénithale, une prouesse muséographique pour son temps. Cependant, la réalité budgétaire, éternel fléau de l'ambition, eut raison de Clément Josso, écarté pour dépassement de coûts. Son successeur, Léon-Félix Lenoir, dut alors alléger le caractère ostentatoire de l'ensemble. La façade principale, rue Clemenceau, demeure un manifeste de l'éclectisme fin-de-siècle, ponctuée de colonnes ioniques, de refends et de sculptures allégoriques, où La Peinture et La Gravure côtoient La Sculpture et L'Architecture, hommage aux arts et à la générosité des donateurs comme Clarke de Feltre. L'intérieur, avec son hall voûté rappelant l'Opéra de Paris, et son monumental escalier orné de la fresque « La Bretagne laborieuse, » offrait une solennité propice à la contemplation artistique.L'histoire du lieu ne fut pas exempte de drames. Après les bombardements de septembre 1943, le grand hall, conçu pour exalter la beauté, fut transformé en morgue improvisée, un chapitre sombre et poignant qui ancre le bâtiment dans la mémoire collective de la ville.Au XXIe siècle, l'édifice originel, malgré ses qualités, montrait ses limites face aux impératifs d'un musée moderne. C'est l'agence britannique Stanton Williams qui, en 2009, entreprit sa profonde rénovation et extension. Le défi était de « dé-siloter » ce « monument aveugle, » pour reprendre la formule de Julien Gracq en 1985. Les grilles disparaissent, remplacées par un parvis ouvert sur la ville. L'extension, surnommée le « Cube, » se dresse comme un trait d'union délibérément contemporain. Monolithique et sculptural, ses façades de marbre translucide portugais, rappelant le tuffeau local, s'animent la nuit, tandis que la lumière naturelle filtre à travers des interstices subtils, offrant des espaces modulables dédiés à l'art actuel. Cette intervention majeure, dont les travaux furent prolongés par la découverte d'une nappe phréatique, a permis d'accroître significativement la surface d'exposition et d'intégrer la Chapelle de l'Oratoire, classée monument historique, désormais directement accessible depuis l'intérieur.Quant aux collections, elles démentent l'idée d'une institution figée. Depuis les primitifs italiens de la collection Cacault – un ensemble exceptionnel pour l'époque – jusqu'aux caravagismes et aux trois chefs-d'œuvre de Georges de La Tour, le musée a toujours montré une appétence pour l'acquisition d'œuvres d'artistes vivants. Cette audace, parfois controversée comme pour « Les Cribleuses de blé » de Courbet ou lors du « scandale impressionniste » de 1886 où aucune œuvre d'avant-garde ne fut acquise, a constitué un socle pour les donations capitales de Gildas Fardel et Anne Dehez, faisant de Nantes un pôle majeur de l'art abstrait et contemporain. L'accrochage actuel, loin de toute chronologie rigide, s'amuse à faire dialoguer les époques, confrontant un maître ancien à une œuvre contemporaine, invitant le visiteur à une réflexion renouvelée. Le récent incident avec l'algorithme de Google, jugeant un Rubens « trop violent, » souligne d'ailleurs l'éternelle tension entre perception et présentation de l'art, même à l'ère numérique. Ce musée, fort de son histoire tumultueuse et de ses récents aménagements, prouve que les institutions peuvent se réinventer sans renier leur passé.