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Palais de la Porte Dorée

Palais de la Porte Dorée

293 avenue Daumesnil, Paris 12e

L'Envolée de l'Architecte

Le Palais de la Porte Dorée, d'abord conçu comme le "Musée des Colonies" pour l'Exposition coloniale internationale de 1931, offre, dès son existence, un saisissant paradoxe. Ce monolithe de l'Art déco, souvent cité comme l'un des plus représentatifs du genre à Paris, n'est plus le temple de la "France civilisatrice" mais, par une ironie historique non dénuée d'une certaine amertume, abrite désormais le Musée de l'Histoire de l'Immigration. Une conversion notable, qui fait de ce vaisseau idéologique un lieu de mémoire critique, contrastant avec son programme originel. L'architecte Albert Laprade, avec la collaboration de Léon Jaussely et Léon Bazin, l'a érigé en un temps record de dix-huit mois, un exploit de rapidité pour un édifice de cette monumentalité, destiné à la pérennité. Son esthétique est une synthèse habile, bien que parfois équivoque : la façade, symétrique et austère, évoque le classicisme français, voire la noble ordonnance des temples grecs, un emprunt aux codes de la grandeur républicaine. Pourtant, Laprade, fort de son expérience marocaine, y a intégré des solutions pragmatiques et ingénieuses, telles que l'éclairage zénithal indirect via des pyramides à degrés et lanterneaux, ou encore un système de ventilation naturelle ingénieux puisant l'air des sous-sols via des cours intérieures. Une modernité fonctionnelle dissimulée sous un appareillage monumental. L'extérieur du Palais est dominé par le bas-relief colossal d'Alfred Janniot, une fresque de pierre de plus de mille mètres carrés, véritable manifeste de la propagande coloniale. Ici, la richesse des colonies, leurs productions et populations y sont représentées avec une minutie ethnographique certes, mais dans une composition idéalisée, un "monde apaisé, harmonieux, sans colon", où l'absence de perspective trahit une intention symbolique plus que réaliste. Cérès et Pomone, déesses de l'abondance, veillent sur un défilé de marchandises et de scènes stéréotypées. À l'intérieur, la même narration se déploie. Le Forum, ancienne salle des fêtes, est orné de la fresque de Pierre-Henri Ducos de La Haille, illustrant le "rayonnement de la France" et ses "bienfaits" aux colonies – une allégorie visuelle des valeurs que la métropole prétendait apporter, occultant pudiquement les réalités de l'exploitation. Les salons ovales, somptueusement meublés par Ruhlmann et Printz et ornés de fresques de Louis Bouquet et André et Ivanna Lemaître, sont des hymnes au luxe et à l'exotisme. Objets rares, bois précieux, poignées en défenses de phacochère : tout concourt à une célébration d'une richesse puisée outre-mer, teintée d'égyptomanie alors en vogue. Ce sont des espaces d'une grande sophistication décorative, témoignages d'un "art total" caractéristique de l'époque. Ce Palais, par la richesse de son programme décoratif et la signature d'artistes majeurs de l'Art déco – Edgar Brandt, Raymond Subes pour les ferronneries, Jean Prouvé pour la grille d'entrée – s'affirme comme une œuvre d'art appliquée de premier ordre. Il fut conçu pour charmer et convaincre, pour ancrer l'idéal colonial dans l'imaginaire collectif. L'inauguration du Musée de l'Histoire de l'Immigration, en 2007, fut d'ailleurs l'objet d'une controverse notable, le président en fonction ayant choisi de ne pas s'y rendre, marquant la persistance des tensions mémorielles attachées à l'histoire coloniale et post-coloniale de la France. Le Palais, en dépit de, ou peut-être en raison de, sa fonction initiale, est ainsi devenu un lieu où les récits nationaux se confrontent et se reconfigurent. L'aquarium tropical, héritage direct de sa vocation originelle à exposer la faune coloniale, témoigne, lui, d'une continuité plus innocente, bien qu'il ait également évolué vers un discours de conservation contemporain. Le Palais de la Porte Dorée demeure une architecture complexe, une palimpseste où les strates de l'histoire de France s'entremêlent, invitant à une lecture nuancée de notre passé.