17 place Vendôme, Paris 1er
L'Hôtel Crozat, jadis hôtel de Schickler, se dresse au dix-sept de la Place Vendôme, non point comme un parangon de l'excellence architecturale la plus singulière, mais plutôt comme le témoin éloquent d'une ambition sociale et financière caractéristique de l'aube du XVIIIe siècle parisien. Sa construction, entre 1700 et 1702, sous la houlette de Pierre Bullet – architecte au style classique solide mais rarement d'une invention fulgurante, que l'on connaît aussi pour la Porte Saint-Martin ou l'Hôtel Dodun – pour le financier Antoine Crozat, en fait le doyen de la Place. Cet emplacement, voulu par Louis XIV pour glorifier ses armées, devint en réalité un écrin pour les fortunes neuves, celle de Crozat en étant un exemple éclatant, bâtie notamment sur la concession de la Louisiane et les arcanes, moins glorieuses aujourd'hui, du commerce triangulaire. Bullet, contraint par l'ordonnancement rigoureux de la Place, offrit une façade sobre, conforme aux directives royales, une composition tripartite usuelle, sans fantaisie excessive, où le souci de dignité primait sur l'innovation. C'est l'archétype même de l'hôtel particulier parisien, avec son corps de logis sur rue, sa cour et son logis principal en fond de cour, ici adapté à la parcelle étroite et profonde. Il est fascinant de constater comment Crozat, dans sa quête d'un prestige accru, fit édifier à proximité immédiate, au numéro dix-neuf, l'Hôtel d'Évreux pour son gendre. Ces deux demeures, conçues pour être communicantes, adoptèrent une disposition astucieuse, presque en « tête bêche », témoignant d'une ingéniosité spatiale pour optimiser des parcelles contraintes, tout en affirmant l'unité dynastique et l'étendue du domaine du financier. Les aménagements intérieurs d'origine par Bullet durent être à l'image de l'extérieur : d'une dignité mesurée. Mais c'est avec l'intervention de Pierre Contant d'Ivry, entre 1744 et 1746, sous la direction de Joseph Antoine Crozat, fils du premier propriétaire, que l'hôtel connut une véritable métamorphose décorative. Contant d'Ivry, figure de proue de la transition entre la splendeur classique et l'élégance rocaille, y déploya un répertoire plus libre, insufflant une légèreté à l'édifice. On lui devait, dit-on, un escalier en fer à cheval, défi architectural sans palier intermédiaire, orné d'une rampe en fer forgé aux motifs d'acanthe, ainsi qu'un salon octogonal aux angles coupés, paré de colonnes ioniques. Ces éléments, d'une rare préciosité, étaient le reflet des goûts d'une époque cherchant à concilier le faste et une certaine intimité raffinée. Hélas, le destin de ces splendeurs est le plus souvent éphémère. Les successions – Deville, Schickler, puis le Crédit Foncier de France – et surtout l'intégration progressive à l'établissement du Ritz Paris, consommée par l'acquisition par Mohamed Al-Fayed en 1998, ont scellé le sort de ces intérieurs. Les réaménagements hôteliers du début du XXe siècle ont, comme souvent, anéanti les partitions et décors originaux, ne laissant subsister, des élégances du passé, que les façades et toitures, dûment classées au titre des monuments historiques en 1930, avec quelques vestiges intérieurs inscrits par précaution. L'Hôtel Crozat n'est donc plus qu'un simulacre de son histoire, un fragment d'architecture devenu paravent scénique, où la permanence de l'enveloppe masque l'altération profonde de l'essence, un sort commun à tant de ces illustres demeures parisiennes reconverties en lieux de commerce et de prestige moderne. Il est, en somme, un symbole de cette persistance des cadres architecturaux, vidés cependant de leur substance intime et de leur fonction première.