5 rue Bleue 14 rue Richer, Paris 9e
L'émergence des cités privées au XIXe siècle, singulières excroissances du tissu urbain parisien, constitue un chapitre intrigant de l'histoire de la promotion immobilière. La cité de Trévise, discrètement enchâssée dans le IXe arrondissement, en est un exemple des plus éloquents, révélant les aspirations d'une bourgeoisie en quête d'un havre. Inaugurée en 1840, mais conçue dès 1838 sur un parcellaire issu d'un ancien hôtel particulier du XVIIIe siècle, cette voie privée fut l'œuvre de spéculateurs avisés, chargés de matérialiser un confort moderne et une distinction sociale dans un Paris en pleine mutation. L'architecte Édouard Moll y déploie un style que l'on qualifierait volontiers d'italianisant, teinté d'un éclectisme fort mesuré. L'ordonnancement est ici le maître-mot : des immeubles de rapport, affichant des façades d'une sobriété étudiée, scandées par une répétition régulière des percements, s'élèvent sur trois ou quatre niveaux. Point d'exubérance néo-baroque ou d'ornementation gratuite ; la rigueur de la modénature et la symétrie des élévations parlent d'elles-mêmes. On devine l'emploi de l'enduit ou du stuc, matériau de prédilection de l'époque pour conférer une patine bourgeoise à ces édifices. La dialectique plein/vide est résolue par un équilibre entre la surface murale et la géométrie des baies, dont l'encadrement participe de cette retenue classique, si caractéristique du règne de Louis-Philippe. Le cœur de la cité révèle une organisation spatiale des plus singulières : une place rectangulaire, agrémentée d'un espace vert central et d'une fontaine – la fontaine de Trévise – d'où divergent, avec une astuce géométrique certaine, deux rues que l'on qualifie volontiers « en baïonnette ». Cette disposition n'est pas sans évoquer une forme de pittoresque urbain, cherchant à briser la monotonie de l'alignement haussmannien naissant, tout en préservant une certaine intimité. À l'origine, l'exclusivité était la pierre angulaire de son modèle : une cité privée, close par des grilles à ses extrémités, régie par un règlement des plus stricts. Il y était notamment prohibé l'établissement de boutiques, d'ateliers ou de toute profession jugée « insalubre », ainsi que la location à des « personnes de mauvaise vie ou mœurs ». Ces clauses révèlent une ambition de ségrégation sociale et de préservation d'une quiétude domestique, loin du tumulte des rues publiques. Les copropriétaires veillaient jalousement à l'entretien du jardin et au salaire des deux gardiens, garants de cette enceinte bourgeoise. Le confort « moderne » – avec l'eau courante et le gaz – était alors un argument commercial de poids. Cette ingénierie de l'agrément témoigne des progrès techniques de l'époque et de l'adaptation de l'architecture aux exigences d'une nouvelle clientèle. Cependant, cette forteresse de tranquillité ne fut pas exempte des aléas de l'histoire : le 8 mars 1918, une bombe allemande y éclata, rappelant la fragilité de toute enclave urbaine face aux conflits majeurs. La Cité de Trévise, devenue publique en 1983 après avoir été ouverte à la circulation dans les années 1950, demeure un témoin précieux de ces urbanismes interstitiels, dont la pérennité architecturale, notamment avec ses immeubles jumeaux des numéros 40 et 42, rappelle la solidité des investissements d'antan.