122 avenue Mozart, Paris 16e
L'Hôtel Guimard, situé au 122, avenue Mozart, n'est pas tant une simple demeure qu'un manifeste tardif, voire un ultime rempart du mouvement Art nouveau parisien. Érigé entre 1909 et 1913, ce bâtiment incarne la pleine maturité d'Hector Guimard, architecte dont le style, jadis iconique, allait bientôt être relégué aux oubliettes de l'histoire. Sa conception fut en grande partie rendue possible par le mariage de l'architecte avec Adeline Oppenheim, dont la fortune familiale américaine offrit à Guimard une rare liberté de conception, le dispensant des habituels compromis financiers et lui permettant d'ériger un ouvrage sans entraves. Son statut de maître d'ouvrage, pour une fois, fut total. Le génie constructif de Guimard s'est manifesté dès la contrainte de la parcelle, triangulaire et à la limite de l'inconstructible. Plutôt que de s'en laisser entraver, il en fit un laboratoire d'audace structurelle. En reléguant la fonction porteuse aux seuls murs extérieurs – une singularité pour l'époque – il affranchit l'intérieur des contraintes structurelles, instaurant un véritable « plan libre » avant l'heure. Cette disposition permit une fluidité spatiale peu commune, avec des agencements distincts à chaque niveau, dont la plus notable expression demeure la salle à manger ovoïde du premier étage, une forme imposant son diktat aux mobiliers, conçus sur mesure pour épouser ces courbures singulières. L'édifice, érigé en pierre et brique, cachait derrière ses façades aux modénatures sinueuses un univers total. Guimard s'y donna à cœur joie pour exprimer cette « harmonie stylistique » si chère à l'Art nouveau. Du vitrail à la poignée de porte, en passant par les moulures, les luminaires et même les tissus, chaque élément était de sa main, ou sous sa direction méticuleuse, formant un véritable « Gesamtkunstwerk » où rien n'était laissé au hasard. On ne s'étonnera pas que l'escalier, jugé trop contraignant dans cet espace à la géométrie complexe, ait été remplacé par un ascenseur tapissé de miroirs, malheureusement disparu, mais témoignant d'une modernité fonctionnelle doublée d'une recherche esthétique. L'hôtel fut le théâtre de leur vie jusqu'en 1930, une période où le vent de l'histoire tournait déjà pour l'Art nouveau, supplanté par les avant-gardes modernistes. À la mort de Guimard en 1942, son épouse tenta, avec une certaine naïveté posthume, de le léguer à l'État pour en faire un musée dédié à l'Art nouveau. L'accueil glacial de l'administration témoigne de la déconsidération dans laquelle était tombé le style. Le legs fut refusé, les archives prétendument détruites – une perte irrémédiable pour l'étude de son œuvre –, et le mobilier dispersé aux quatre vents : de la chambre de Madame Guimard au musée des Beaux-Arts de Lyon à la salle à manger du Petit Palais, en passant par quelques musées américains qui, eux, eurent la sagacité de collecter ces pièces singulières. Longtemps découpé en appartements et en partie délaissé, l'hôtel Guimard, inscrit puis classé, a dû attendre des restaurations patientes pour retrouver une part de sa dignité initiale. Il reste une leçon d'audace, un testament architectural d'une époque révolue, mais dont l'ingéniosité spatiale conserve une pertinence certaine.