Voir sur la carte interactive
Arsenal des galères

Arsenal des galères

23 Cours Honoré-d'Estienne-d'Orves, Marseille

L'Envolée de l'Architecte

Marseille, port stratégique par excellence, a toujours été un lieu de déploiement naval, et l'Arsenal des Galères en est une manifestation spectaculaire, bien qu'aujourd'hui quasi immatérielle. Ce qui fut jadis le cœur palpitant de la puissance maritime de Louis XIV en Méditerranée, n'est plus qu'une empreinte ténue sur le tissu urbain, un rappel que la grandeur est souvent éphémère. L'idée même d'un arsenal à Marseille remonte à l'Antiquité romaine, mais c'est avec Colbert, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, que le projet prend une ampleur colossale, une expression architecturale de la volonté royale de dominer les mers. L'ingénieux Nicolas Arnoul, intendant zélé, fut l'artisan de cette transformation. Malgré les réticences des échevins marseillais et les expropriations, il parvint à ériger une structure immense, dont la première phase fut menée sous la direction de Gaspard Puget. L'édifice s'étendait en un majestueux L, épousant les rives est et sud du Vieux-Port. Son entrée principale, quai des Belges, adoptait une forme en fer à cheval, s'ouvrant sur un pavillon central coiffé d'une horloge. L'intérieur recelait des formes de radoub pour la construction des galères, d'immenses magasins pour les agrès, et une opulente Maison du Roi, résidence de l'intendant, dotée de jardins exotiques et de volières. Surtout, la salle d'armes, avec ses dix mille mousquets et sabres, était réputée la plus splendide d'Europe. L'extension ultérieure, supervisée notamment par l'architecte André Boyer, ajouta de plus grandes formes, une darse en L qui préfigura le futur Canal de la Douane, et deux bâtisses monumentales de 450 mètres de long, dédiées aux ateliers, au bagne et à la corderie. Sur l'une des portes, une inscription en latin martelait la fierté monarchique : Hanc magnus Lodoix invictis classibus arcem condivit hinc domito dat sua jura mari. Cet arsenal fut un monde en soi, une véritable cité dans la cité, hébergeant jusqu'à vingt mille âmes. Douze mille galériens, les forçats de la peine des galères, les esclaves dits Turcs et quelques rares volontaires, constituaient cette chiourme, chair à rames sans laquelle ces embarcations militaires, vestiges d'un autre âge, n'auraient pu fendre les flots. La vie y était d'une brutalité indicible, les galères étant, comme le rappelle crûment l'histoire, le plus grand pourrissoir d'hommes de la France. L'hôpital des forçats, créé avant même l'arsenal colbertien, tentait d'endiguer les ravages de cette existence, avec ses chirurgiens comme François Chabert ou le malheureux Antoine Moulinneuf, dont la velléité à soigner l'hydropisie lui valut un bref déclassement par une faculté jalouse. L'arsenal n'était pas qu'un instrument de guerre. Il fut un foyer intellectuel avec l'Observatoire de Jean-Mathieu de Chazelles et un précurseur des services d'urgence avec les pompes à la hollandaise. Paradoxalement, cette enceinte réputée pour sa salubrité fut relativement épargnée par la Grande Peste de 1720, sauf pour les malheureux forçats réquisitionnés comme corbeaux, moissonnés par l'épidémie. Le chant du cygne de cet arsenal fut aussi rapide que sa construction. Dès le début du XVIIIe siècle, les galères perdaient leur pertinence stratégique au profit des vaisseaux, et la décision de Louis XV en 1748 de les fusionner avec la marine royale sonna le glas. Ce qui fut un outil de puissance devint un fardeau, encombrant le port et entravant le commerce. La ville de Marseille, étouffée par la croissance de son activité marchande, acquit finalement l'arsenal en 1781, inaugurant un vaste projet d'urbanisation. Les idées novatrices de Charles Thiers, grand-père du futur président, préconisant larges places et rues, ne furent qu'imparfaitement suivies. La Canebière put enfin se prolonger jusqu'au port, des places comme l'actuelle Ernest Reyer et Thiars furent créées, et l'on entreprit de combler le Canal de la Douane bien plus tard, au début du XXe siècle, pour des raisons d'hygiène et de circulation. De cette entreprise pharaonique, il ne reste aujourd'hui que des toponymes, quelques tracés, et le modeste bâtiment de la Capitainerie, inscrit aux monuments historiques. L'hypothétique mosquée des galériens, supposée vestige, s'avère n'être qu'un kiosque au style mauresque, reconverti. Une fin de carrière pour le moins discrète pour ce qui fut, en son temps, un des symboles les plus tangibles de l'absolutisme royal et de son ambition maritime.