Rue Néricault-Destouches, Tours
L'édifice qui se dresse aujourd'hui à Tours, consacré à Saint-Martin, est avant tout le témoignage d'une résilience ecclésiastique et d'un compromis urbain. Non pas un vestige direct de l'illustre basilique médiévale, mais une construction néo-byzantine, érigée entre 1886 et 1902 par l'architecte Victor Laloux. Une entreprise certes pieuse, mais qui ne saurait masquer la perte quasi totale de ses prédécesseurs. L'histoire du lieu débute modestement au Ve siècle avec la sépulture de Saint Martin, puis s'amplifie avec la construction d'une basilique par l'évêque Perpet en 470. Grégoire de Tours, avec une précision d'arpenteur, nous en dépeint les dimensions impressionnantes : cent soixante pieds de long, soixante de large, quarante-cinq de hauteur sous voûte, ornée de cent vingt colonnes et cinquante-deux fenêtres. Une construction d'une envergure considérable pour l'époque, dont l'atrium, contre toute convention, se situait derrière l'abside, permettant aux pèlerins d'apercevoir le tombeau. Ce monument fut d'ailleurs le théâtre d'événements majeurs, comme la remise des insignes consulaires à Clovis Ier en 508, attestant de son rôle central dans l'histoire des Francs. Le sanctuaire connut par la suite une existence tumultueuse, ponctuée d'incendies dévastateurs – en 558, 853, 903, 994, 1096 – nécessitant d'incessantes reconstructions. Il évolua d'une communauté monastique pratiquant la « laus perennis » à une collégiale de chanoines sous l'impulsion carolingienne, devenant un haut lieu de pèlerinage, dont l'importance était jugée égale à celle de Rome au concile de Chalon en 813. Au cours des siècles, l'édifice s'adapta aux modes, intégrant des voûtes sur croisées d'ogives angevines entre 1175 et 1180, et bénéficiant même de la générosité du roi Louis XI. Le cloître Renaissance, œuvre inachevée de Bastien François, exposait déjà au XVIe siècle un dialogue singulier entre structure gothique et ornementation italienne, prélude à la Renaissance ligérienne. Toutefois, la basilique médiévale, minée par un délabrement avancé et un manque d'entretien criant, ne survécut pas à la Révolution. Transformée en écurie en 1793, puis irrémédiablement compromise par le vol des chaînages et l'effondrement des voûtes en 1797, elle fut démolie par mesure de sécurité. Une fin peu glorieuse pour un monument d'une telle stature, laissant deux tours isolées comme seuls témoins d'une grandeur passée. Des fouilles du XXe siècle ont révélé que les vestiges de la basilique romane gisent encore sous les rues actuelles, enfouis de près de trois mètres. La redécouverte du tombeau de Saint Martin en 1860, sous l'égide de Léon Papin Dupont, fut le signal d'un projet de reconstruction. Une « guerre des basiliques » s'ensuivit, âpre controverse sur l'emplacement et les dimensions du nouvel édifice, relatée par René Boylesve dans Mademoiselle Cloque. Finalement, un compromis fut trouvé : la basilique de Victor Laloux serait plus modeste, perpendiculaire à l'ancienne, se superposant uniquement à l'ancien chevet, au-dessus du tombeau. Le style néo-byzantin choisi, avec ses matériaux nobles – calcaire, granite, marbre – et ses peintures de Pierre Fritel, confère à l'ensemble une solennité indéniable, un écrin pour la crypte inaugurée en 1889. La statue monumentale de Saint Martin en bronze, réalisée par Jean-Baptiste Hugues, couronnant le dôme, fut déposée pour restauration en 2014, révélant alors une boîte en plomb contenant des reliques, témoignage silencieux de la pérennité du culte. Ce bâtiment, bien que de taille réduite, demeure un lieu de mémoire et de foi, dont le titre honorifique de chanoine accordé au président de la République française souligne l'ancrage dans l'histoire nationale.