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Hôtel Duprat

Hôtel Duprat

60 rue de Varenne 51 rue de Bellechasse, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel Duprat, plus tard dénommé Hôtel de Béthune Sully, ne surgit pas de la vacuité, mais d'une acquisition foncière des plus calculées, fruit d'une spéculation immobilière prudente de la veuve Charlotte Angélique de Bourgoin en 1719, dans ce faubourg Saint-Germain alors en pleine mutation. Le choix d'une parcelle en bordure de la rue de Varenne pour y édifier sa demeure privée, répondait à une logique d'ostentation tempérée par la discrétion, caractéristique des fortunes s'établissant dans ce quartier prisé. Jean-Baptiste Leroux, architecte dont le nom n'incarne pas la fulgurance des maîtres absolus mais plutôt la diligence d'un praticien efficace de son temps, se vit confier la conception. Ses dessins furent exécutés en deux campagnes, en 1720 puis en 1722, livrant un ensemble des plus conventionnels : un corps de logis central percé d'un passage cocher, ses étages nobles couronnés de mansardes, flanqué d'une aile et d'écuries. Une composition éprouvée, d'une convenance rassurante pour l'époque Régence, cherchant un équilibre entre le classicisme louis-quatorzien et les prémices d'une légèreté nouvelle. Toutefois, cette apparente robustesse se heurta rapidement aux réalités des matériaux et de leur mise en œuvre. Il est en effet piquant de noter qu'à peine une décennie plus tard, la Marquise du Prat elle-même reprocha à Leroux le pourrissement précoce des poutres. Un manquement matériel des plus regrettables qui témoigne, soit d'un choix malheureux des essences, soit d'une exécution moins irréprochable que l'élégance des lignes ne le laissait présager. C'est Pierre Boscry, assisté de son père Charles, qui fut dépêché pour rectifier ces aléas structurels, illustrant la primauté du commanditaire et les compromis techniques souvent invisibles derrière la façade. Pour les décors intérieurs, l'intervention de Nicolas Pineau, figure majeure de l'ornementation rocaille naissante, fut sollicitée, révélant une tension féconde entre la sobriété classique de la structure et l'effervescence décorative qui allait bientôt définir le goût du milieu du siècle. Les vicissitudes de la propriété, qui virent l'Hôtel passer de la lignée Du Prat aux Montmorency-Luxembourg, puis aux Béthune-Sully et aux d'Hinnisdal, offrent une autre lecture des mœurs de l'époque. Le passage de la Révolution, notamment, fut une épreuve pour l'édifice et ses occupants. L'ironie historique veut que Christian de Montmorency-Luxembourg, de retour d'exil en l'an X, dut *racheter* l'hôtel familial, confisqué comme bien national puis échu aux créanciers de son père, une illustration poignante de la volatilité des biens face aux tourments du siècle. Côté rue, l'hôtel affiche une certaine retenue, son unique élément de fantaisie étant une porte monumentale dont le cartouche, ceint de feuillages délicats, arbore les initiales « MLC », discrète affirmation de la propriété des Montmorency-Luxembourg. Cette imposante entrée marquait le seuil entre le vacarme de la rue et la quiétude d'une cour pavée, agrémentée de dépendances et d'un jardinet en fond, illustrant la dialectique essentielle de l'hôtel particulier entre représentation publique et intimité domestique. À l'intérieur, comme en témoignent les inscriptions aux Monuments Historiques, subsistent des boiseries dans le salon, la salle à manger et une chambre, précieux vestiges du raffinement rocaille. Aujourd'hui, l'Hôtel Duprat, fragmenté en une pluralité d'appartements, conserve l'empreinte de ces époques successives. Sa désignation comme monument historique ne rend pas seulement hommage à l'esthétique d'un siècle, mais aussi à la persévérance d'une architecture qui, malgré les aléas structurels initiaux et les soubresauts de l'histoire, continue de témoigner des vies fastueuses et des destins parfois moins glorieux qui se sont joués entre ses murs. Un exemple éloquent de la survie, parfois chaotique, du patrimoine parisien.