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Hôtel de la Païva

Hôtel de la Païva

25 avenue des Champs-Élysées, Paris 8e

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de la Païva, érigé entre 1856 et 1865 au 25, avenue des Champs-Élysées, s'impose comme un édifice emblématique d'une ambition démesurée, propre au Second Empire. Il ne s'agit point d'une révolution stylistique, mais bien d'une affirmation de puissance matérielle, où le faste le dispute à la singularité de sa commanditaire. Esther Lachman, dite la Païva, issue d'une condition des plus modestes, parvint, à force de détermination et d'alliances opportunes, à concrétiser un rêve d'opulence. La légende, volontiers grandiloquente, veut qu'elle se soit juré d'édifier « la plus belle maison de Paris » précisément en face du lieu où, un jour funeste, elle aurait été malencontreusement éjectée d'une voiture. Une anecdote qui, si elle manque de la rigueur de l'histoire, illustre parfaitement la force de son dessein. L'architecte Pierre Manguin fut chargé de traduire cette aspiration en pierre et en marbre. Le style, qualifié de Renaissance italienne, est moins une réinterprétation audacieuse qu'une application somptueuse des canons académiques alors en vogue, pour servir de cadre à un luxe inouï. Les travaux, d'une durée d'une décennie et dont le coût exorbitant – dix millions de francs or – fit la chronique de l'époque, témoignent d'une absence de compromis financier. L'hôtel se signalait par une cour intérieure dont la double entrée, distincte pour les équipages à l'arrivée et au départ, orchestrant ainsi une chorégraphie élégante, mais cette disposition a depuis cédé la place à des établissements commerciaux, privant l'édifice d'une partie de sa spatialité originelle. L'intérieur est un véritable manifeste de l'ostentation. L'escalier monumental, œuvre de Louis-Ernest Barrias, est taillé dans un onyx jaune d'Algérie – un marbre de Carthage redécouvert qui connut un succès fulgurant sous Napoléon III et dont la rareté conférait à l'ensemble une préciosité inestimable. Ses formes contournées, rehaussées d'un lampadaire de bronze monumental et de statues figurant Dante, Pétrarque et Virgile, culminant en des médaillons peints de villes italiennes, célèbrent une culture classique revisitée par la richesse. La salle de bains mauresque, conçue par Théodore Deck, est un chef-d'œuvre d'exotisme, avec sa baignoire en onyx blanc, une pièce unique sculptée dans un bloc de 900 kg, dont la cuve en bronze argenté et ciselé est alimentée par des robinets en bronze doré incrustés de turquoises. On murmure, non sans une pointe d'envie, qu'elle y prenait des bains aux liquides des plus divers, y compris du champagne. Le grand salon, s'ouvrant sur l'avenue, était garni de consoles aux piétements en atlantes de bronze doré et patiné par Jules Dalou, dont certaines pièces ont depuis rejoint les musées. Dans la chambre, l'encadrement de la cheminée en malachite demeure un exemple quasi unique à Paris, témoignant d'une recherche des matériaux les plus rares et les plus précieux. Le lit de la marquise, en forme de conque en acajou de Cuba, figurait un temps une sirène et des cygnes, ajoutant à l'atmosphère de chimère et de fantaisie. Cet hôtel, malgré le parcours singulier de sa propriétaire qui l'excluait des cercles les plus établis, devint un salon où se pressaient des figures telles que les Goncourt, Théophile Gautier ou Gambetta, preuve que l'éclat des lambris pouvait attirer les esprits, même lorsque l'origine des fonds restait… discutable. L'anecdote du chroniqueur Aurélien Scholl, s'interrogeant sur l'avancement des travaux, auquel on répondait avec ironie que « le principal est fait. On a posé le trottoir ! », illustre bien la curiosité amusée et légèrement narquoise des Parisiens. La réflexion du comte Henckel von Donnersmarck, recevant la note finale, « cela aura coûté bien cher ! », résume avec une élégance toute germanique l'ampleur de la dépense. Suspectée d'espionnage en 1877, La Païva quitta la France, emportant une partie du mobilier dans son château silésien de Neudeck, une réplique agrandie de son hôtel parisien. Aujourd'hui siège du Travellers Club, l'Hôtel de la Païva, classé monument historique en 1980, demeure un témoignage éloquent de la fortune et de l'audace, une architecture qui ne prétendait pas à l'innovation formelle, mais à l'affirmation sociale par l'accumulation ostentatoire.