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Théâtre national de l'Opéra-Comique

Théâtre national de l'Opéra-Comique

5 rue Favart, Paris 2e

L'Envolée de l'Architecte

L'Opéra-Comique, ou plus familièrement la « salle Favart », est moins un monument singulier qu'une palimpseste architectural, une succession d'édifices éphémères défiant les assauts du temps et, plus prosaïquement, du feu. Sa généalogie, marquée par les destructions et les reconstructions, dépeint l'histoire d'une institution lyrique aux pérégrinations autant financières qu'artistiques. L'origine de l'Opéra-Comique, au début du XVIIIe siècle, relève davantage du pragmatisme que de la noblesse. Née des troupes foraines, contraintes d'intercaler des dialogues parlés dans leurs œuvres chantées pour déjouer les interdictions de la Comédie-Française, elle forgea ainsi la définition même de son genre. Les premières salles furent des installations provisoires ou des occupations transitoires, reflétant une existence précaire, sujette aux caprices royaux et aux procès des concurrents. La première salle Favart, due à l'architecte Jean-François Heurtier et inaugurée en 1783, était une modeste proposition de 1255 places, édifiée sur un terrain de l'hôtel de Choiseul. Elle connut un demi-siècle d'une vie tumultueuse, tiraillée entre fusions forcées et déménagements incessants, avant d'être la proie des flammes en 1838. Non sans une certaine ironie du sort, ce fut un tuyau de calorifère, incandescent, qui embrasa le magasin de décors après une représentation du *Don Giovanni* de Mozart. Hector Berlioz tenta, vainement, de s'approprier la reconstruction, sans succès. La deuxième incarnation, livrée en 1840 par Théodore Charpentier, manifestait déjà une avancée technique notable avec une « imposante structure métallique », reflet des progrès industriels. Ses loges, conçues pour un public familial et bourgeois, tranchaient avec l'atmosphère plus licencieuse de l'Opéra de Paris. Cette salle, théâtre d'un âge d'or musical pour l'opéra-comique, fut à son tour victime d'un incendie en 1887, causé par un défaut de l'éclairage au gaz, coûtant la vie à quatre-vingt-quatre personnes. L'événement eut une conséquence architecturale majeure : l'obligation de l'éclairage électrique dans tous les théâtres, non sans qu'Emmanuel Chabrier n'y trouvât matière à un humour des plus noirs, ses représentations de *Le Roi malgré lui* ayant été annulées sans compensation. Le directeur de l'époque, Léon Carvalho, fut d'ailleurs jugé, condamné puis acquitté en appel, signe des passions et responsabilités que l'administration d'un tel lieu pouvait susciter. La troisième et actuelle salle, érigée par Louis Bernier et inaugurée en grande pompe en 1898 par le président Félix Faure, est l'expression même de l'éclectisme de la Belle Époque. Bernier s'inspira ouvertement du Palais Garnier, livrant un bâtiment d'une richesse ostentatoire, bien que de dimensions plus « humaines ». La façade, rythmée par un perron, des baies cintrées à colonnes corinthiennes et un attique orné de six cariatides sculptées par Allar, Michel et Peynot, déploie un programme iconographique dense, complété par les allégories de la Musique et de la Poésie. L'intérieur est un véritable panthéon lyrique et plastique. Le vestibule est peuplé des figures de *Carmen* et *Manon*, tandis que les escaliers et foyers, magnifiés par les plafonds de Luc-Olivier Merson ou les fresques de François Flameng, célèbrent le chant, la danse et la poésie. L'avant-foyer, en particulier, témoigne d'une ambition matérielle quasi encyclopédique, révélant une quarantaine de pierres, roches, marbres et granits différents, orchestrés par des mosaïques de Facchina et des bronzes dorés de Christofle. Le grand foyer lui-même, sous les pinceaux de Maignan et Gervex, est un éloge du répertoire français et de ses figures tutélaires. La salle de spectacle, dite « à la française », maintient une capacité de près de 1200 places, soutenue par les cariatides de Jules-Félix Coutan et surmontée d'un plafond de Benjamin-Constant. Mais au-delà de l'ornementation, c'est sa modernité qui frappe : elle fut la première salle française dotée d'un équipement entièrement électrique pour l'éclairage, public comme scénique, et intégrait les règles de sécurité les plus avancées, directe leçon des précédentes tragédies. Si l'Opéra-Comique a connu bien des vicissitudes financières, des nationalisations aux associations, sa persévérance en fait un témoignage éclatant du génie lyrique français et de la capacité de l'architecture à renaître de ses cendres, non sans une certaine panache.