3 cours du Chapeau-Rouge, Bordeaux
L'Hôtel Journu, discrètement érigé cours du Chapeau-Rouge à Bordeaux, présente d'emblée l'ambivalence d'une époque où l'opulence commerciale se drapait souvent dans une retenue architecturale. Bâtiment du dernier quart du XVIIIe siècle, il fut commandité vers 1778 par Bonaventure Journu, un armateur et négociant dont la fortune, édifiée sur le commerce des denrées coloniales et, il faut le souligner, la traite négrière, rivalisait avec les plus fastueuses. Les architectes Gabriel et Alexandre Durand lui donnèrent une façade qui, bien que classiquement ordonnancée, ne trahit guère l'extraordinaire affluence pécuniaire qu'elle abritait. L'extérieur se compose d'un rez-de-chaussée et d'un entresol, surmontés de trois étages, l'ensemble couronné par un entablement robuste et une balustrade. Cette composition, d'une régularité attendue, témoigne d'un goût pour l'ordre et la proportion, typique de l'architecture bordelaise des Lumières, mais sans l'exubérance que l'on pourrait imaginer pour un tel commanditaire. Il s'agit là d'une affirmation de respectabilité, d'une volonté d'intégration dans un un paysage urbain déjà structuré par la bourgeoisie marchande. La relation entre les pleins et les vides est soigneusement calibrée, les ouvertures rythmant la composition sans jamais la rompre, conférant à l'ensemble une dignité certaine, un peu sévère. À l'intérieur, le revers du hall d'entrée conserve l'empreinte de son premier propriétaire par le chiffre "BJ". Au-delà de cette modeste marque, l'hôtel abritait un monde de richesses accumulées : une collection de peintures comprenant des maîtres comme Dürer, Murillo, et Raphaël, et un cabinet de curiosités exotiques, qualifié de l'un des plus importants de France, regroupant minéraux, plantes et animaux naturalisés. Cet agencement intérieur dénote moins un goût esthétique pur qu'une démonstration de pouvoir et de connaissance, une cartographie du monde tel qu'il était exploré et exploité à l'époque. On pourrait presque y voir une matérialisation de l'adage d'Oudot de Dainville, selon lequel le vent "semblait abattre les pluies d'or sur sa demeure". Pourtant, Bonaventure Journu ne goûta que peu de temps à son nouveau cadre, s'éteignant trois ans seulement après l'achèvement de l'hôtel. La propriété passa ensuite par diverses mains, étant rachetée en 1842 par l'armateur Jean-Louis II Baour pour 114 000 Francs, transformant ce lieu de résidence privée en siège du "Comptoir Baour", une mutation symptomatique de l'évolution des fortunes et des usages. Le legs du cabinet de curiosités au Muséum d'histoire naturelle par son fils, Bernard Journu-Auber, constitue peut-être la plus durable contribution à la vie publique bordelaise issue de cette fortune privée. L'inscription de sa façade et de sa toiture aux monuments historiques en 1935 atteste de sa valeur patrimoniale, plus comme témoin d'une époque prospère que comme manifeste architectural avant-gardiste, le lieu demeurant un emblème silencieux des richesses, et des compromis, du Bordeaux du XVIIIe siècle.