14 rue des Carmes, Rouen
L'Hôtel Romé, aujourd'hui réduit à une série de fragments réassemblés, offre une méditation sur la persistance et la fragilité du patrimoine. Érigé vers 1525, cet ancien hôtel particulier rouennais incarnait un spécimen précoce de la Première Renaissance, bien que l'identité de son commanditaire originel demeure un mystère regrettable. Son style, qui s'épanouissait alors, se caractérisait par une ordonnance encore imprégnée de l'esthétique médiévale mais déjà sensible aux canons décoratifs de l'Italie. Il échoua dans le giron de Nicolas de Romé avant d'être cédé, en 1589, à l'administration royale qui y logea sa Cour des Comptes. Cette mutation d'usage, d'une résidence privée à un siège institutionnel, est fréquente et non dénuée d'intérêt, témoignant de l'adaptabilité structurelle de l'édifice, du moins jusqu'à une certaine mesure. Les affres du XXe siècle ne lui furent pas clémentes. Les bombardements de 1944 réduisirent l'ensemble à l'état de ruines. De cet ensemble, seule une portion de façade sur cour fut désassemblée avec une minutie presque chirurgicale, pour être ensuite réintégrée dans un contexte radicalement nouveau : l'intérieur de l'ancien palais des congrès, inauguré en 1976. Un destin singulier pour un monument, passant de l'air libre à l'enfermement, puis de nouveau exposé lors de la démolition de son hôte moderne. Ce qui subsiste aujourd'hui, visible non loin du parvis de la cathédrale par le passage Maurice-Lenfant, est essentiellement un rez-de-chaussée et un étage d'une des ailes originelles. Le second niveau, attesté par une inscription de 1525 et des vues anciennes, a définitivement cédé à l'oubli. L'ancienne loggia de l'hôtel Romé, dont il ne reste que deux culées de retombée décorées, illustre particulièrement cette trajectoire de métamorphose. Jadis espace ouvert, elle fut convertie en chapelle, puis en un passage de ruelle, avant d'être mutilée puis totalement anéantie lors des chantiers successifs. Ces vestiges architecturaux, désormais enchâssés dans l'espace Claude Monet Cathédrale, servent moins de témoignage de leur intégrité passée que de reliques d'une période révolue. Ils illustrent la volonté de préserver des fragments choisis d'histoire, les érigeant en objets de contemplation décontextualisés, loin de leur fonction et de leur place initiale dans la topographie urbaine. C'est une survie pittoresque, mais une survie tout de même, soulignant l'ingéniosité des artisans de la Première Renaissance, dont la délicatesse des ornements résiste encore au passage du temps et aux vicissitudes de l'histoire.