Chaussy
Le Domaine de Villarceaux offre une singularité notable, celle d'une composition architecturale en deux temps, où le passé féodal et le raffinement Louis XV cohabitent avec une discrète distance topographique. Le manoir du XIIIe siècle, ou château d'en bas, dont l'origine remonte à un modeste châtelet de bois, s'est fortifié au XVe siècle, époque où il intégra la ligne de défense du royaume durant la Guerre de Cent Ans. Ce fut une nécessité structurelle avant de devenir une résidence d'agrément, transformée par les apports de la Renaissance, où les jardins s'ouvrent à des influences italiennes moins austères. C'est ici, dans l'intimité de ses murs anciens, que Louis de Mornay, marquis de Villarceaux, accueillit Françoise d'Aubigné avant qu'elle ne devienne Madame de Maintenon. L'anecdote de son portrait nu, peint par le marquis lui-même, demeure un témoignage éloquent des mœurs de l'époque, une audace picturale qui ornait la salle à manger du château du XVIIIe siècle, offrant un contraste saisissant entre la gravité du sujet et la légèreté du geste artistique. Plus tard, au milieu du XVIIIe siècle, l'ambition d'une nouvelle ère se matérialisa avec le château d'en haut. Conçu par Jean-Baptiste Courtonne entre 1755 et 1759 pour Charles-Jean-Baptiste du Tillet de La Bussière, marquis de Villarceaux, cet édifice incarne l'apogée du style Louis XV. Sa position dominante sur le plateau du Vexin, à l'opposé du château médiéval dont les vestiges furent démantelés pour libérer la vue, témoigne d'une volonté d'affirmation classique. La façade nord révèle un avant-corps central à trois pans en saillie, ouvrant sur une cour d'honneur bordée de communs et d'une chapelle. Les fameux sauts-de-loup, ou ha-ha, permettent une intégration paysagère sans rupture visuelle, prolongeant le regard vers les vastes perspectives du Vexin. Au sud, un fronton triangulaire couronne l'avant-corps, surplombant le vertugadin, une longue succession de talus ornée de statues des XVIIe et XVIIIe siècles importées de palais italiens, une pratique courante chez l'aristocratie française soucieuse d'affirmer son goût et son érudition. Les intérieurs du château du haut, reconstitués dans leur état d'origine, exposent lambris et rocailles, une collection de meubles français d'époque, et même un plateau de tôle d'argent peint par Boucher, offrant un aperçu du raffinement quotidien de la noblesse. Le parc, labellisé Jardin remarquable, harmonise jardins à la française et à l'anglaise, un grand étang, un parterre d'eau du XVIe siècle, et un jardin en broderie. L'alimentation en eau, assurée par trente-deux sources, est une prouesse hydrographique qui a façonné ce paysage vallonné. La réhabilitation du domaine, initiée en 1989 par le conseil régional d'Île-de-France et dirigée par Pierre-André Lablaude, architecte en chef des monuments historiques, a transformé Villarceaux en un site éco-géré. L'abandon des pesticides, l'utilisation de la géothermie et de la lombriculture pour l'entretien des espaces verts témoignent d'une conscience environnementale moderne, rare pour un monument historique. Cette démarche, saluée par le label Espace vert écologique, concilie la préservation d'un patrimoine d'exception avec des pratiques durables. Ouvert gratuitement au public, Villarceaux est devenu un lieu de promenade, de culture avec des spectacles et résidences d'artistes, et d'éducation, offrant un modèle de gestion où l'histoire rencontre l'écologie. C'est une œuvre qui continue de vivre, de respirer, et de se réinventer, loin des fastes éphémères de ses premiers occupants.