29 rue Madame-de-Sévigné 14 rue Payenne, Paris 3e
L'hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau, au détour de la rue Madame-de-Sévigné, se présente comme un archétype de l'hôtel particulier parisien du Grand Siècle, non sans quelques idiosyncrasies. Œuvre de Pierre Bullet, architecte dont la réputation s'est bâtie sur une solide compétence mais aussi sur une certaine liberté vis-à-vis des dogmes les plus stricts de son temps, l'édifice fut commandité par Michel Le Peletier de Souzy, intendant des finances. L'usage intelligent des fondations préexistantes témoigne d'une pragmatique économique, certes, mais aussi d'une inscription continue dans le tissu urbain. La composition architecturale révèle les compromis et les intentions. Le corps de logis principal, pris entre cour et jardin, est flanqué de deux ailes en retour sur cour. La façade sur cour, avec ses quatre travées, déroge à une symétrie rigoureuse – une irrégularité que l'on dit chère à Bullet, et qui confère à cette face une singularité discrète. Les baies y varient, mêlant les courbes des ouvertures « à la Lescot » sous des arcades en plein cintre au rez-de-chaussée, à des formes rectangulaires ou en segment d'arc aux étages. À l'opposé, la façade sur jardin, plus majestueuse, étale dix travées, ordonnancées par un avant-corps central couronné d'un fronton triangulaire, où une allégorie du Temps veille. Cette dualité entre une cour d'honneur plus fonctionnelle et une façade de jardin plus ostentatoire est classique, mais ici exécutée avec une maîtrise des volumes et des percements. L'orangerie, adossée au corps de logis côté jardin, avec ses treize travées et son comble brisé, fut en son temps une curiosité et un objet d'admiration, soulignant l'importance des aménagements paysagers et des fabriques d'agrément dans ces résidences. Son fronton, répondant à celui du logis, illustre une cohérence de composition. À l'intérieur, subsistent quelques témoignages d'époque, dont la rampe en fonte de l'escalier d'honneur, réputée la plus ancienne de Paris – une prouesse technique et esthétique notable. Le « cabinet doré », avec ses glaces et boiseries immaculées rehaussées d'or, offre une vision plus intime, typique de la fin du règne de Louis XIV. L'histoire des occupants est aussi mouvementée que l'édifice est pérenne. Après Michel Le Peletier de Souzy, l'hôtel passa à des figures de l'Ancien Régime, jusqu'à Louis-Michel Le Peletier de Saint-Fargeau, président au Parlement de Paris, dont l'engagement révolutionnaire et l'assassinat en 1793 lui valurent le titre de « martyr de la Révolution ». Ce destin singulier, paradoxalement, contribua à la sauvegarde du patrimoine familial durant la Terreur, évitant à la demeure la dispersion qu'ont connue tant d'autres. L'hôtel, acquis par la Ville de Paris en 1895, a connu plusieurs vies institutionnelles, abritant la Bibliothèque historique avant de devenir, après une restauration significative menée par Bernard Fonquernie et Boris Stuparu, une extension du musée Carnavalet. Il y accueille aujourd'hui une collection éclectique, des pirogues néolithiques de Bercy aux fastes de la salle de bal de l'hôtel de Wendel de José Maria Sert, en passant par le salon du Café de Paris d'Henri Sauvage ou la bijouterie Fouquet d'Alfons Mucha. Ces juxtapositions, aussi variées que les époques qu'elles représentent, confèrent à l'hôtel une nouvelle couche de complexité, transformant ce témoin du classicisme en un écrin paradoxalement moderne pour l'histoire de Paris. Une permanence architecturale accueillant une histoire en perpétuel mouvement.