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Jardin public

Jardin public

Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

Le Jardin public de Bordeaux, dont la conception originelle fut décidée en 1746 sous l'impulsion de l'intendant Tourny, se présente d'abord comme une manifestation urbaine d'une pensée hygiéniste et pragmatique. Il ne s'agissait pas seulement d'offrir un agrément, mais bien une "seconde Bourse", un lieu de rencontre propice aux affaires dans une ville de commerce. Ange-Jacques Gabriel, architecte du Roi, en dessina les plans en un style français classique, déployant sur douze hectares parterres géométriques, boulingrins délimités par des ormeaux et tilleuls savamment taillés, et un bassin circulaire en son centre. L'ordonnancement rigoureux de l'époque se manifestait par des portiques ioniques au sud, œuvre de Voisin sur des dessins de Portier, et un imposant manège royal au nord, avec sa colonnade et son fronton sculpté par Francin, soulignant une ambition civique et militaire. Il faut noter le dépit des Bordelais qui, venus en nombre assister au premier envol d'un aérostat en 1784, transformèrent leur déception en émeute, signe que l'espace public pouvait aussi être le théâtre de passions populaires. La Révolution française, fidèle à son esprit d'épuration, transforma ce jardin d'agrément en un champ de Mars, réduisant la sophistication florale à de vastes pelouses, le préparant à accueillir fêtes civiques et manœuvres militaires, un usage plus fonctionnel qu'esthétique. Ce n'est qu'en 1856 que le parc, jugé désuet, connut une métamorphose significative, adoptant le style "à l'anglaise" sous la houlette du paysagiste Louis-Bernard Fischer. Adieu la symétrie forcée, place aux allées sinueuses, aux pelouses généreuses et à une pièce d'eau agrémentée d'îles, où l'on installa des passerelles à la largeur opportune pour les crinolines. L'accent fut mis sur une richesse botanique, avec l'introduction de séquoias géants ou de tulipiers de Virginie, et l'intégration d'un jardin botanique structuré selon la taxonomie de l'époque, reflet des préoccupations scientifiques du Second Empire. L'architecte de la ville, Charles Burguet, y ajouta sa marque, refondant grilles et terrasses, mais surtout érigeant en 1856 d'impressionnantes serres de fer et de verre. Ces trois pavillons, reliés par des galeries vitrées, dont le central culminait à dix-sept mètres cinquante, comptaient alors parmi les plus vastes d'Europe. Elles témoignaient d'une maîtrise technique remarquable, confiée aux artisans bordelais pour la serrurerie et aux verriers locaux pour les doubles vitrages, offrant un écrin transparent à des collections exotiques et des pépinières. Cet édifice, mariage audacieux de l'ingénierie et de la botanique, fut un temps la fierté du parc. Autour de ce cadre raffiné, la vie sociale s'épanouissait, avec les enfants sillonnant les allées à dos d'âne ou devant Guignol, et même une laiterie-vacherie qui offrait ses produits frais, témoin de la polyvalence de cet espace. Ces serres, devenues obsolètes, furent malheureusement démolies en 1933. Jacques D'Welles, reprenant la main, réinterpréta l'esplanade avec une esthétique plus classique, introduisant niches, vases Médicis et serliennes, une sorte de revanche de la pierre sur le verre. C'est également à lui que l'on doit les portiques du Champ-de-Mars, intégrant des sculptures d'enfants de Francin, rapatriées d'une ancienne place. Aujourd'hui, le jardin conserve sa splendeur renouvelée, ponctuée de sculptures célébrant artistes et savants, et abrite des spécimens botaniques rares, dont un pacanier culminant à trente-huit mètres, rappelant l'ambition continue de ce lieu inscrit aux monuments historiques. Ses grilles, restaurées à l'or fin en 1970, invitent toujours à la flânerie, perpétuant l'esprit d'un espace conçu pour la santé, le commerce et l'agrément.