27, rue de la Nuée-Bleue, Strasbourg
La rue de la Nuée-Bleue à Strasbourg n'est pas qu'une simple artère ; elle est une coupe stratigraphique de l'histoire urbaine, où chaque façade révèle une strate temporelle, une ambition architecturale, ou une transformation fonctionnelle. Son nom lui-même, évocateur d'une auberge oubliée, À la Nuée-Bleue, masque une réalité plus complexe et une succession de dénominations qui, du Marché-aux-chevaux à la rue des Taste-vin, puis à travers les vicissitudes des guerres mondiales, témoignent des identités fluctuantes de Strasbourg. Il n'est pas rare qu'un bâtiment ancien, tel le no 3, dont la dendrochronologie atteste une fondation dès 1295, se révèle un témoin silencieux de sept siècles d'évolution. Cette maison de fond de cour, remaniée au XVIe siècle en presbytère protestant, conserve encore aujourd'hui sa fonction administrative religieuse, illustrant une résilience d'usage qui contraste avec les mutations plus abruptes de ses voisins. Plus loin, le no 11, ancien commissariat central, est en passe de devenir un hôtel de luxe, une reconversion emblématique de notre époque où l'ordre public cède la place à l'hospitalité marchande. L'édifice, protégé au titre des monuments historiques, voit ainsi son rôle social se métamorphoser, tout en préservant son enveloppe historique. Le no 13, pour sa part, illustre la capacité de reconstruction et d'adaptation. Détruit en 1870, il fut relevé dans un style éclectique, avec une tour d'inspiration Renaissance, une forme d'hommage architectural au passé, ou peut-être, un simple caprice stylistique de l'époque. La façade néoclassique du no 14, avec ses sept travées rigoureuses animées par un oriel au-dessus de l'entrée, et ses cartouches à têtes de lion, respire une dignité propre aux institutions bancaires qu'elle abrita, le Crédit industriel d'Alsace et de Lorraine, avant de passer la main au CIC. Un peu plus loin, l'ensemble des numéros 17 et 19 abrite les Dernières Nouvelles d'Alsace, une institution médiatique fondée en 1877. L'histoire de ce siège est un véritable millefeuille : il fut un temps le lieu où Ettore Bugatti, au dernier étage de l'ancien Hôtel de Paris, esquissa les plans de sa future Hermès. Cet ancrage d'un génie de l'automobile dans ce tissu urbain dense ajoute une touche inattendue à l'histoire des lieux. La cour d'honneur dissimule depuis 1932 une fontaine sculptée par René Hetzel, portant l'inscription énigmatique Une première lecture, rappel subtil de la vocation du lieu. L'hôtel d'Andlau au no 25, reconstruit en 1732, classé monument historique, abrite aujourd'hui le siège du port autonome de Strasbourg, démontrant comment l'architecture aristocratique peut se plier aux exigences de l'administration moderne. Enfin, l'immeuble du no 31, œuvre des architectes Berninger et Krafft, datant de 1900, clôt la perspective sur la place Broglie. Son oriel aux formes végétales généreuses est une incarnation typique de l'Art nouveau, une élégance florale qui rompt avec la gravité des édifices plus anciens. Cet immeuble, lui aussi inscrit aux monuments historiques, parachève une promenade architecturale qui, par sa richesse et sa diversité, fait de la rue de la Nuée-Bleue un condensé éloquent de l'urbanité strasbourgeoise.