2 rue de l'Église, Rungis
L’Église Notre-Dame-de-l’Assomption de Rungis offre un cas d’étude particulièrement révélateur des ambitions et des contraintes architecturales du début du XXe siècle. Son érection en 1908, sous l’égide de l’architecte Édouard Bérard, est remarquable moins par une audace formelle éblouissante que par une innovation technique alors émergente : l’emploi d’éléments en ciment prémoulé. Cette méthode, avant-gardiste pour l’époque, autorisait une célérité de construction notable – l’édifice fut achevé en moins d’un an – et traduisait une volonté de rationalisation des procédés, probablement dictée par des impératifs économiques. Elle signe, discrètement mais sûrement, l’entrée du bâtiment cultuel dans l’ère de l’industrialisation, où la préfabrication promettait efficacité et reproductibilité, même si elle se masquait souvent sous les atours d’une esthétique plus conventionnelle, cherchant à imiter la pierre ou à reprendre des vocabulaires néo-roman ou néo-gothique pour conférer une dignité séculaire à un matériau fondamentalement moderne. L'ensemble, d'une certaine régularité répétitive, confère à l'édifice une allure de sobriété, loin de l'organique complexité des maçonneries traditionnelles. Cette technique induit également une dialectique du plein et du vide très contrôlée, les ouvertures étant prévues et non sculptées dans la masse. Il est d’ailleurs fascinant de confronter cette modernité pragmatique à l’histoire du site. Le nouvel édifice remplace une église paroissiale jugée vétuste et dangereuse, dont seul subsiste, sur un terrain distinct, la base d’un clocher des XIIe ou XIIIe siècles. Cette juxtaposition symbolique – le fragment roman en pierre taillée face à la structure de ciment moulé – illustre avec acuité la rupture et la continuité, le poids de la tradition et l’élan vers des solutions nouvelles dictées par la nécessité. L’ancienne église fut sacrifiée sur l'autel de la sécurité et du progrès technique, laissant derrière elle un vestige comme un rappel mélancolique d'une époque révolue de construction artisanale et de longévité des matériaux nobles. Bérard, architecte dont l’œuvre témoigne d’un intérêt pour les matériaux novateurs, notamment le béton armé, a ici expérimenté une voie qui allait transformer l’architecture du siècle. Loin des spéculations esthétiques des avant-gardes, il s’agissait de répondre à un besoin fonctionnel pressant avec les moyens techniques les plus contemporains. L’église de Rungis n’est pas une icône d’un courant stylistique flamboyant, mais un jalon discret, bien que techniquement essentiel, dans l’histoire de la construction en béton. Sa structure, faite de pièces manufacturées, privilégie une régularité et une répétitivité qui éloignent la patine et l'irrégularité organique des édifices de pierre, conférant à l'ensemble une certaine rigidité, voire une aridité, que l'ornementation rapportée peine parfois à dissimuler. L’inscription aux monuments historiques en 1999 est d’ailleurs une reconnaissance tardive, mais juste, non tant de sa beauté intrinsèque au sens classique du terme, que de son importance comme témoignage des prémices de la construction industrialisée et de l’intégration du ciment dans l’édifice religieux. Elle rappelle qu’au-delà de la façade, la véritable modernité résidait parfois dans l’ingéniosité des méthodes de mise en œuvre, s’affirmant discrètement mais efficacement dans le paysage bâti.