4 rue des Petits-Champs , 6 rue Vivienne 5, 7 rue de la Banque, Paris 2e
L'édification des passages couverts à Paris, dont la Galerie Vivienne constitue un spécimen des plus achevés, relève d'une ingéniosité urbaine propre au XIXe siècle, une tentative audacieuse de domestiquer la rue, de la soustraire aux aléas climatiques et à la fange pour la muer en un salon commercial. Ce n'était point un élan philanthropique, mais bien un calcul immobilier avisé, émanant en l'occurrence de Louis-Auguste Marchoux, président de la Chambre des notaires. La Galerie, inaugurée en 1823 sous le nom de son instigateur avant d'adopter celui de Vivienne, se niche astucieusement entre des artères significatives, captant le flux des piétons entre le Palais-Royal alors en déclin relatif, la Bourse en pleine effervescence, et les Grands Boulevards. Un emplacement stratégique, donc, dicté par le pragmatisme commercial. Il est à noter, pour l'anecdote, que l'un de ses premiers habitants fut l'énigmatique Vidocq, après sa disgrâce, ajoutant une couche d'intrigue à son pedigree. La galerie fut d'ailleurs jumelée en 2019 avec les Galeries royales Saint-Hubert de Bruxelles, soulignant cette filiation architecturale transfrontalière des passages du XIXe siècle. L'architecte François-Jacques Delannoy y déploie un vocabulaire néo-classique teinté de pompeianisme, un choix stylistique qui, loin de l'austérité dorique, cherche une élégance accessible et une certaine grandeur dans la répétition. Les éléments décoratifs, cornes d'abondance, caducées et ancres, ne masquent pas leur fonction emblématique : glorifier le commerce et la fortune qu'il engendre. C'est un décor de circonstance, un faste calibré pour la bourgeoisie montante. La verrière, élément structurel et esthétique capital, inonde l'espace d'une lumière zénithale, créant une atmosphère singulière, à mi-chemin entre l'intérieur bourgeois et l'extérieur urbain. Cet artifice lumineux contribue à l'illusion d'un espace public privatisé, un microcosme commercial protégé. Le sol, œuvre de Giandomenico Facchina et Mazzioli, est un témoignage subtil de cette ambition. Ses mosaïques en terrazzo, d'une sobriété géométrique que l'on retrouve sur d'autres promenades parisiennes, telles celles de la rue de Rivoli, ancrent l'édifice dans une tradition romaine revisitée, conférant une pérennité visuelle à un lieu dédié à l'éphémère des marchandises. La grande galerie débouche sur une rotonde vitrée, coiffée d'une coupole hémisphérique, un point focal architectural qui rompt la linéarité et offre une respiration spatiale, une sorte de panthéon commercial à échelle réduite. Il est savoureux de noter que, si cette galerie fut un temps "le foyer le plus brûlant de circulation et d'activité" – accueillant une pléthore de commerces allant du bottier au libraire, sans oublier le divertissement du Cosmorama – elle n'échappa pas aux critiques de son temps. Un certain Kermel, en 1833, déplorait déjà un "plafond bas" brisant la perspective, une étroitesse et une marchandise jugée peu luxueuse. Ce détachement critique d'antan résonne avec une permanence dans l'observation architecturale : l'idéalisation est souvent une chimère. L'histoire de la Galerie Vivienne est aussi celle d'une transmission curieuse. Après son constructeur, elle fut léguée par sa fille Ermance Marchoux – une artiste sculptrice elle-même, et l'auteure des statues qui agrémentent l'entrée – à l'Institut de France, dans le but peu prosaïque de subventionner les lauréats du Prix de Rome. Un mécénat inattendu émergeant des bénéfices d'un passage commerçant. Pourtant, la révolution haussmannienne et le déplacement des commerces de luxe vers des quartiers plus aérés finirent par éroder son succès. La Galerie, menacée de démolition en 1926, connut un déclin notable dans les années 1960, ses boutiques fermant l'une après l'autre. Elle survécut, néanmoins, témoignant d'une résilience remarquable. Sa renaissance, orchestrée dans les années 1980, doit beaucoup à l'installation de créateurs de mode tels que Jean-Paul Gaultier et Yuki Torii, qui y présentèrent leurs collections. Un cycle se referme, ou plutôt se réinvente : du commerce pragmatique, elle évolue vers un espace de mode et de design, accueillant défilés et galeries d'art. Les travaux de rénovation de la fin du XXe siècle, et plus récemment ceux de 2016, ne furent pas sans susciter une controverse éloquente, avec l'ancien ministre Jack Lang dénonçant un "caractère destructeur" et un manque de respect pour l'intégrité du lieu. Une illustration éclatante des dilemmes constants entre la nécessité de la conservation et les impératifs de la modernisation, qui parfois, avec une certaine ironie, menacent précisément ce qu'ils prétendent embellir. La Galerie Vivienne, jadis fleuron du commerce, demeure un palimpseste architectural, une stratification de vies passées et présentes, un théâtre de l'évolution urbaine parisienne.