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Maison de verre

Maison de verre

31 rue Saint-Guillaume, Paris 7e

L'Envolée de l'Architecte

La Maison de Verre, sise au 31, rue Saint-Guillaume, n'est pas tant une construction qu'une ingénieuse insertion, un palimpseste architectural dissimulé avec une subtilité calculée. Réalisée entre 1928 et 1931 par l'architecte-décorateur Pierre Chareau, l'architecte Bernard Bijvoet et l'artisan ferronnier Louis Dalbet, elle émane d'une contrainte singulière : l'inamovibilité des locataires du dernier étage d'un hôtel particulier du XVIIIe siècle. Plutôt que de démolir, Chareau a choisi de se glisser, de subvertir l'existant en posant sa nouvelle structure sur des pilotis, juste sous l'édifice ancien. Cette nécessité a paradoxalement accouché d'une œuvre manifeste de la modernité. L'édifice se déploie sur trois niveaux, conçu pour le docteur Jean Dalsace, gynécologue et fervent promoteur de la planification familiale. L'ingéniosité structurelle y est manifeste : une façade sur cour entièrement vitrée, constituée d'une trame métallique soutenant des pavés de verre, dont la diaphanéité est la principale qualité. L'intérieur révèle sans fard ses entrailles : poutres et poutrelles en acier, canalisations, conduits, tous ces éléments habituellement masqués sont ici ostensiblement exposés, non comme des scories, mais comme des composantes esthétiques à part entière. Cette mécanique apparente, à la fois fonctionnelle et décorative, préfigure un certain dénuement industriel, tempéré par la finesse des détails. Les espaces sont modulables à l'envi par des portes-placards coulissantes ou pivotantes, en bois ou en métal, qui permettent de redéfinir l'intimité, offrant une fluidité spatiale rarement atteinte. La singularité de cette adresse ne réside pas uniquement dans son audace formelle. Elle fut aussi un foyer intellectuel vibrant. Le rez-de-chaussée abritait le cabinet médical, dont l'accès était astucieusement géré par un panneau rotatif qui dissimulait l'escalier privé aux patientes durant la journée. Mais c'est au salon, de très haute volée sous plafond, que se forgea la légende. Ce lieu devint le rendez-vous régulier d'une pléiade d'intellectuels marxistes et d'artistes d'avant-garde, tels Walter Benjamin, Louis Aragon, Paul Éluard, Jean Cocteau, André Masson, Max Ernst ou encore Pablo Picasso. Walter Benjamin, précisément, y vit l'incarnation d'une « culture du verre » révolutionnaire, une interprétation constructiviste de l'utopie de Paul Scheerbart, où « vivre dans une maison de verre est, par excellence, une vertu révolutionnaire ». Une anecdote révélatrice de la portée philosophique que pouvait revêtir cette architecture. Pierre Chareau, dans son rôle d'architecte-décorateur, conçut également l'intégralité du mobilier, affirmant une vision d'œuvre d'art totale. Ses innovations, de la structure métallique apparente aux tôles perforées, en passant par les caillebotis d'escalier et le revêtement de sol en caoutchouc naturel à pastilles, eurent une influence considérable sur la génération d'architectes qui suivit. Classée monument historique en 1992, et qualifiée par le New York Times de « The best house in Paris », la Maison de Verre demeure, malgré sa notoriété et les éloges posthumes, une énigme silencieuse, un objet de fascination privé, dont l'accès restreint ne fait qu'accentuer le mythe.