
87 rue de l'Abbé-de-l'Épée, Bordeaux
L'édifice qui abrita jadis l'Institution nationale des sourdes et muettes, à Bordeaux, se présente sous une forme quadrangulaire d'une ampleur certaine, s'étirant sur cent cinquante-huit mètres pour soixante de large. Une masse qui, par sa seule présence, ancre le lieu dans une tradition de monumentalité discrète, presque fonctionnelle. Cette construction, érigée entre mille huit cent soixante et un et mille huit cent soixante-dix, est l'œuvre de Joseph-Adolphe Thiac, architecte départemental à qui l'on doit également le Palais de Justice. Son vocabulaire ici se veut classique, s'inspirant des modèles renaissants italiens, une référence sûre pour conférer dignité et pérennité à une institution. L'ensemble, d'une homogénéité incontestable, déploie une régularité que l'on pourrait juger austère si l'œil ne s'attardait sur la variété de son ornementation. Des motifs décoratifs, certes discrets, viennent tempérer la rigueur des lignes verticales et horizontales. L'élément le plus singulier de cette composition, et sans doute le plus émouvant, se manifeste au premier étage : l'alphabet dactylologique sculpté sur des tables saillantes. Une inclusion qui rappelle avec une poignante sobriété la vocation originelle du lieu, une manière éloquente de graver la pédagogie dans la pierre même de l'édifice. L'histoire de cette institution révèle des choix qui, à l'aune de notre époque, interrogent. Fondée en mille sept cent quatre-vingt-six sous l'impulsion de l'archevêque Champion de Cicé, elle s'inscrivait dans le sillage des méthodes de l'abbé de L'Épée, pionnier de l'éducation des sourds. Mais son évolution fut marquée par des décisions plus sombres. En mille huit cent cinquante-neuf, le regroupement des jeunes filles à Bordeaux, et des garçons à Paris, répondait à une préoccupation moins pédagogique qu'eugéniste, l'État craignant, paraît-il, l'hérédité de la surdité et les unions entre sourds. Une telle mesure, par son caractère réducteur et son paternalisme assumé, ne manque pas de souligner les tensions entre les idéaux philanthropiques et les impératifs sociaux de l'époque. Le bâtiment principal, que domine une statue de l'abbé de L'Épée par Louis-André de Coëffard, dissimule derrière son porche hors œuvre un vaste vestibule, conduisant à une chapelle, une bibliothèque et les divers espaces administratifs et pédagogiques. La fonction de l'édifice connut ensuite des mutations radicales, témoignant d'une singulière capacité d'adaptation ou d'une indifférence à sa première destination. Réquisitionné par l'occupant en mille neuf cent quarante, il devint par la suite, de mille neuf cent quarante-neuf à deux mille trois, le commissariat central de la ville. Une mue pragmatique, effaçant la mémoire éducative au profit de la répression et de l'ordre public. Aujourd'hui, l'édifice entame une nouvelle vie, vendu par l'État pour être réhabilité en logements, hôtel et école. Une reconversion qui, pour pragmatique qu'elle soit, ne manque pas de superposer de nouvelles strates à son histoire déjà riche. Les fouilles préventives de deux mille seize, précédant ces transformations, ont révélé une nécropole antique d'une importance notable, peut-être liée à la peste de Justinien. Une découverte qui ancre le site dans une temporalité bien plus vaste encore, transformant cet établissement du dix-neuvième siècle en un révélateur inattendu des profondeurs de l'histoire bordelaise. Ce qui fut un foyer d'apprentissage pour les jeunes filles sourdes est ainsi devenu, au fil des siècles et des réappropriations successives, un véritable condensé de l'histoire urbaine.