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Obélisque de Louxor

Obélisque de Louxor

Place de la Concorde, Paris 8e

L'Envolée de l'Architecte

L'arrivée d'un obélisque égyptien au cœur de Paris, précisément sur la Place de la Concorde, ne relève pas de la simple ornementation urbaine, mais d'une opération politique et technique d'une envergure considérable. Ce monolithe de syénite rose, arraché au temple d'Amon de Louxor, fut une donation – ou plus précisément une transaction diplomatique – de Méhémet Ali à la France de Charles X en 1830. Un geste qui, en dépit des fastes de l'échange, se solda par la réception d'une horloge dont la fâcheuse propension au dysfonctionnement au Caire reste, à bien des égards, plus éloquente que le panégyrique le plus élogieux. Le choix du plus occidental des deux obélisques, opéré par Champollion lui-même en raison de son intégrité, marque le début d'une odyssée fluviale et maritime digne des plus épiques récits. Le navire *Louxor*, une barge à fond plat conçue *ad hoc*, franchit les eaux capricieuses du Nil, puis contourna l'Espagne pour finalement remonter la Seine. Un exploit d'ingénierie navale et terrestre, orchestré par des ingénieurs tels qu'Armand Florimond Mimerel, nécessitant le creusement de canaux et le concours de centaines de fellahs, témoignant d'une détermination presque démesurée pour un simple bloc de pierre. Son érection en 1836, sous l'œil vigilant mais discrètement dissimulé de Louis-Philippe Ier, qui craignait le ridicule d'un échec technique, fut un chef-d'œuvre de machinerie et de mise en scène. Mais au-delà de la prouesse technique, l'installation de cet obélisque sur la Place de la Concorde fut un acte éminemment politique. Il s'agissait de neutraliser un site lourd de souvenirs sanglants – celui-là même où Louis XVI fut décapité – en y plaçant un monument dont l'altérité radicale, l'ancienneté immémoriale, pouvait transcender les querelles mémorielles et les tentatives d'appropriation partisane. Son piédestal actuel, œuvre de Jacques Hittorff, sculpté dans le granite breton de l'Aber-Ildut, relate avec une précision didactique les étapes de ce transfert colossal, remplaçant l'original orné de babouins dont l'anatomie jugée trop explicite par la pudibonde société française du XIXe siècle fut reléguée au Louvre. Les hiéroglyphes, portant le cartouche de Ramsès II, témoignent d'une propagande millénaire, récemment mise en lumière par la découverte de cryptographies révélant la légitimité divine du pharaon. Quant à la coiffe sommitale, le pyramidion en tôle de bronze doré de 1998, il succède à un ornement dont la nature exacte reste l'objet de conjectures, non sans abriter, selon l'architecte Étienne Poncelet, un mystère scellé dont les « qualités symboliques » demeurent inaccessibles au profane. Enfin, l'obélisque, d'abord instrument de propagande pharaonique, puis objet de diplomatie et de neutralisation politique, fut transformé en gnomon géant dès 1999, projet initié par Camille Flammarion. Les lignes horaires tracées au sol de la Concorde en font un cadran solaire horizontal d'une élégance intellectuelle certaine, quoique l'imprécision de l'ombre en limite la rigueur astronomique. Un destin étonnant pour ce vestige, qui, de l'escalade imprudente d'Alain Robert à la provocation militante d'Act Up-Paris avec son préservatif rose, continue d'être un emblème malléable, réapproprié par les époques et leurs desseins. Il demeure un témoin silencieux d'une histoire plurimillénaire, ironiquement figé dans une rotation d'environ 90 degrés par rapport à son orientation originelle, comme le signale avec une pointe d'humour un médaillon au sol : « Au levant de Thèbes surgit à Paris le Nord. »