Chemin du Moulin, Périgny
L'on s'interroge parfois sur la véritable nature de la Closerie Falbala : s'agit-il d'un édifice au sens conventionnel, d'une sculpture d'échelle monumentale, ou plutôt d'une audacieuse tentative d'architectonique mentale ? Jean Dubuffet, cet iconoclaste revendiqué, nous livre à Périgny un manifeste spatial qui défie avec aplomb les catégories établies. S'étendant sur 1 610 mètres carrés et atteignant une hauteur de huit mètres, cette œuvre, car c'en est une avant d'être une simple construction, se déploie comme une énigme géométrique au sein d'un paysage suburbain plutôt anodin. Sa matérialité – époxy et béton peints au polyuréthane – trahit une volonté délibérée de s'affranchir des matériaux nobles de l'architecture traditionnelle, adoptant une facture quasi industrielle, lisse et synthétique, propice à recevoir son langage graphique singulier. L'ensemble se compose d'une closerie proprement dite, un enclos muré qui circonscrit un terrain, et en son cœur, la Villa Falbala, laquelle abrite le fameux Cabinet logologique. Cette disposition concentrique n'est pas fortuite : elle évoque une progression vers l'intériorité, un cheminement vers un sanctuaire de la pensée, un espace de déréalisation. Les murs extérieurs de la closerie, immaculés, sont entièrement recouverts des tracés noirs caractéristiques du cycle de l'Hourloupe, une écriture visuelle que Dubuffet a développée dès les années soixante. Ces tracés, à la fois plans et paradoxalement volumétriques, instaurent une sorte de champ de vision déréalisant, une cartographie de l'imaginaire où le réel se fragmente en cellules interconnectées, une illusion de matière et de vide constamment renouvelée. Pénétrer la Villa Falbala, c'est franchir un seuil chromatique et conceptuel. Là où l'extérieur était une rigueur graphique bichrome, l'intérieur explose en dessins abstraits rouges, bleus et noirs. Le Cabinet logologique, conçu par Dubuffet entre 1967 et 1969 comme un lieu de méditation – ou plutôt d'exercice mental –, est un espace hermétique, une chambre de réflexion où l'œil et l'esprit sont sollicités par l'enchevêtrement des lignes et des couleurs. C'est ici que Dubuffet matérialise son projet de cabinet d'anti-réalité, un espace où la logique habituelle est suspendue pour laisser place à une perception altérée du monde. Érigé en deux phases distinctes – le Cabinet logologique précédant la Closerie elle-même, construite de 1971 à 1973 –, ce monument constitue l'aboutissement de quinze années de recherches autour de l'Hourloupe. Il s'agit d'une œuvre totale, non pas un objet posé sur un socle, mais un environnement à habiter, à expérimenter, un paysage mental où l'artiste abolit la frontière entre le tableau, la sculpture et l'architecture. C'est la manifestation la plus ambitieuse de Dubuffet à vouloir créer une architecture figurée, une écriture tridimensionnelle de son univers graphique. L'histoire de sa conception est émaillée de péripéties, Dubuffet ayant initialement envisagé d'autres emplacements, voire d'autres formes, avant d'ancrer son projet dans ce site francilien. L'ensemble, y compris la maison du gardien et les sols, fut classé monument historique en 1998, une reconnaissance notable pour une œuvre dont la genèse et l'esthétique se situaient en marge de toute tradition académique. Cette classification témoigne d'une certaine maturité dans la perception patrimoniale : même la subversion la plus radicale finit par être canonisée. La Closerie Falbala, en somme, n'est pas une simple curiosité architecturale ; elle est une provocation pensée, une invitation à reconsidérer la relation entre l'art, l'espace et la pensée.