14 rue de Fleurus, Lille
L'on s'arrête volontiers devant la Maison Coilliot à Lille, moins par admiration naïve que par curiosité pour cette vitrine manifeste d'une époque et d'une ambition commerciale. Érigée entre 1898 et 1900 par Hector Guimard pour Louis Coilliot, entrepreneur en céramique désireux de promouvoir sa lave émaillée, cette bâtisse du 14, rue de Fleurus est un spécimen plutôt éloquent de l'Art nouveau, mais surtout un manifeste publicitaire en trois dimensions. Elle conjugue, sur une parcelle ingénieusement biaise, une façade urbaine ostentatoire et une façade domestique plus en retrait, une composition asymétrique qui dénote une certaine habileté dans la contrainte. L'emploi de la pierre de taille, de la brique, du fer forgé et de la céramique, notamment cette lave émaillée d'un vert prononcé encadrant la façade, n'est pas fortuit; il s'agit d'une démonstration des matériaux et des savoir-faire de son commanditaire. La toiture-pignon en bois et le fronton ajoutent à cette théâtralité, tandis que la superposition des balcons et de la loggia au bel étage crée un jeu de pleins et de vides, une invitation à la contemplation, ou plutôt, à la consommation. L'intérieur, du moins ce qui en subsiste, révèle la patte de Guimard avec des détails singuliers. On notera, non sans une pointe d'ironie, sa signature imprimée sur les boutons de porte, une empreinte de sa main fermée, une marque de propriété presque revendicatrice de l'artiste sur son œuvre. Les pièces de réception du bel étage, avec leurs cheminées et un meuble-bahut attenant, témoignent d'une recherche d'intégration mobilier-architecture, caractéristique de l'esthétique Art nouveau. L'ensemble ne se limite pas à cette façade. À l'arrière, s'étendant jusqu'à la rue Fabricy, Louis Coilliot fit bâtir des dépendances : des écuries, un entrepôt et un immeuble de rapport. Ici, l'innovation technique primait, avec l'utilisation du béton armé selon le procédé Hennebique, une avancée structurelle alors audacieuse. La façade rue Fabricy, plus sobre, présente un rez-de-chaussée à bossages en ciment et une élévation en briques vernissées ornée de cartouches de céramique, un vocabulaire moins exubérant, peut-être plus pragmatique pour un immeuble de rapport. L'intérieur de cet ensemble arrière surprend par un faste inattendu : un grand salon orné d'une cheminée néo-Renaissance en céramique de Longwy, avec la salamandre de François Ier, des niches pour figures féminines, des vitraux et un lambris bas en carreaux de céramique figurant des mousquetaires et les saisons. C'est là un éclectisme parfois jugé suranné, mais qui révèle une volonté de luxe et une capacité à intégrer des éléments décoratifs variés, même si le style y est moins homogène que dans la façade principale. Les ateliers à l'arrière, reliés par une vaste plate-forme en béton armé évoquant la structure d'un paquebot, parachèvent cette dualité entre l'exubérance formelle de la vitrine et l'efficacité structurelle des annexes industrielles. La classification de l'ensemble aux monuments historiques, d'abord pour la maison en 1977, puis pour les dépendances en 2009, atteste d'une reconnaissance tardive pour un style qui, en son temps, a souvent été perçu comme une extravagance passagère. C'est l'histoire d'une architecture qui, bien au-delà de sa fonction publicitaire initiale, a su s'imposer comme un jalon significatif de l'Art nouveau français et de l'ingéniosité constructive de son époque.