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Fontaine des Haudriettes

Fontaine des Haudriettes

Place Patrice-Chéreau, Paris 3e

L'Envolée de l'Architecte

La fontaine des Haudriettes, sobre édicule érigé en 1764, témoigne de cette tradition parisienne consistant à parer l'utilité publique d'une certaine dignité esthétique, quoique ici à une échelle résolument domestique. Sa position actuelle, isolée au carrefour de rues étroites, n'est d'ailleurs pas sa vocation première, l'ouvrage ayant initialement été adossé à un bâtiment, une configuration plus intime, et sans doute plus conforme à l'esprit de l'architecte Pierre-Louis Moreau-Desproux. Ce maître général des Bâtiments de la Ville, dont l'œuvre principale penche vers des architectures plus monumentales comme le Théâtre de la Comédie-Italienne, signe ici une pièce d'urbanisme discrète mais non dénuée d'une certaine élégance néoclassique. Le projet fut d'ailleurs commandité sur ordre du prévôt des marchands, mais financé aux frais du prince François de Rohan, un compromis fréquent dans l'économie de l'aménagement urbain d'alors. Le plan trapézoïdal de l'édicule confère une assise stable et une présence mesurée. Le bassin, recueille l'eau s'échappant d'un mascaron en forme de tête de lion, motif classique et un brin convenu, mais dont la pérennité iconographique assure une certaine lisibilité fonctionnelle. Au-dessus, le regard est invité vers le bas-relief de Pierre-Philippe Mignot, une naïade vue de dos, allongée parmi les roseaux et appuyée sur son urne. Cette figure, d'une pudique sensualité, est d'autant plus remarquable qu'elle constitue la dernière œuvre présentée par Mignot au Salon de 1765, une ultime apparition académique conférant au modeste relief une résonance particulière, presque un épilogue à une carrière d'une certaine distinction. Le bas-relief, placé en applique dans le piédestal du dais, est couronné d'un fronton triangulaire classique, l'ensemble surmonté d'un attique qui parachève la composition verticale sans emphase excessive, privilégiant la retenue propre au style néoclassique. L'histoire de cette fontaine révèle les vicissitudes de l'urbanisme parisien. Elle remplaçait une fontaine antérieure de 1636, illustrant la perpétuelle réactualisation des infrastructures de la capitale. Originellement alimentée par les eaux de Belleville, puis par celles du canal Saint-Martin, elle fut, tel un meuble que l'on déplace pour les besoins de la modernité, restaurée en 1836 par Davidet, puis déportée en 1933 par l'ingénieur L.-C. Heckly pour permettre l'élargissement des voies. Ce déplacement, pour trivial qu'il puisse paraître, rompt avec son insertion originelle et la transforme en un objet quasi sculptural isolé, perdant une partie de sa dialectique avec le tissu bâti environnant. Inscrite au titre des monuments historiques dès 1925, cette reconnaissance précoce souligne, nonobstant les aléas de son existence, une valeur patrimoniale que l'on se plaît à attribuer aux témoins d'une époque où l'eau en ville était encore un luxe dispensé avec un certain art. Loin des démonstrations d'opulence, elle offre l'image d'un néoclassicisme appliqué et fonctionnel, dont la modestie formelle n'enlève rien à la qualité de son exécution.